|
CONAKRY, le 26-02-2009.
Vérité
et Justice conduisent-elles à la réconciliation?
Dans mon premier article sur « Les religions et la
réconciliation nationale en Guinée-Conakry », je me
proposais de réfléchir sur l’apport des religions à la
promotion d’une culture de paix. Je remercie tous ceux
et celles qui ont contribué à ce débat d’information et
de formation. Aujourd’hui, je voudrais réfléchir sur
l’importance de la « Vérité » et de la « Justice »
dans le processus de réconciliation.
Aujourd’hui, le vent de réconciliation souffle dans le
monde entier. Les efforts de paix des Nations Unies dans
les pays déchirés par la guerre expriment cette
aspiration de l’humanité à la réconciliation et à la
paix. Mais, la réconciliation est parfois
instrumentalisée et utilisée de manière abusive. Même
les seigneurs de guerre proposent parfois la
réconciliation avec leurs victimes. Quant aux victimes
de violence et de conflits, ils se méfient de plus en
plus de la réconciliation car elle est souvent utilisée
comme une excuse, comme un mécanisme de protection des
auteurs de crimes. En fait, lorsque les différentes
étapes telles que les récits de la vérité et les
procédures juridiques ne sont pas respectées, on a
souvent l’impression de passer vite à une réconciliation
qui, au fond, reste superficielle.
Mais que signifie la
réconciliation?
La réconciliation est à la fois un but (finalité) et
un processus (démarche vers…)? Comme but, la
réconciliation signifie la paix, l’harmonie, l’absence
de violence, en d’autres termes, une aspiration, un «
idéal à espérer ». Comme processus, la
réconciliation concerne le traitement technique d’une
situation conflictuelle ou le processus d’instauration
de la paix. Les éléments de ce processus sont : la
vérité, la justice, le pardon, la confession, la
repentance, la réparation, la guérison des mémoires. La
réconciliation advient comme l’apogée du processus. Dans
ce sens, la réconciliation consiste à empêcher la
résurgence de la violence du passé et à rétablir un état
de coexistence pacifique. Il s’agit de vaincre
l’inimitié, l’hostilité et établir une nouvelle et
positive relation à la place de l’ancien rapport social
jugé négatif. La réconciliation n’est pas réservée
uniquement à ceux ou celles qui sont impliqués et
touchés par les conflits et les violences. Elle incombe
à tous les humains.
Vérité et justice
Les notions de « vérité, justice et réconciliation »
nous sont familières. Les exemples ne manquent pas.
L’Afrique du Sud a donné le ton et aujourd’hui la
plupart des pays de l’Afrique noire se sont lancés dans
la dance. En Guinée par exemple, la population exige la
tenue d’une conférence de réconciliation nationale. Le
Président Moussa Dadis CAMARA vient d’annoncer la
formation d’une commission nationale de justice et
vérité chargée de faire la lumière sur les massacres de
juin 2006 et de janvier-février 2007 à Conakry et
éventuellement sur tous les torts causés à la population
guinéenne par les deux régimes antérieurs. L’objectif
est de mettre en place des commissions dont le rôle est
de faire la vérité sur le passé.
Comment la vérité est-elle comprise dans le processus
de la réconciliation? La vérité est souvent définie
par rapport au mensonge des « auteurs » de violence. Ces
derniers utilisent le mensonge pour justifier et
légitimer leurs actes monstrueux. Dans un contexte de
mensonge, la violence est souvent présentée comme le
seul moyen de protéger la population contre les menaces
externes et internes. La vérité qui est recherchée dans
la réconciliation consiste à ouvrir les portes du
secret. Cependant, il faut faire attention à l’origine
de la vérité. La vérité est-elle uniquement du côté
de la victime? La vérité doit venir d’une source
autorisée et véridique. Il est important, dans le
processus de la réconciliation, de permettre aux
victimes de raconter leur histoire, d’éclaire les ombres
de leurs mémoires. Mais, cette étape de vérité
est-elle suffisante pour parvenir à une réconciliation
efficace? La vérité seule peut-elle conduire à la
réconciliation?
Quant à la justice, elle joue un rôle important
dans le processus de réconciliation. La justice peut
être restitutive, c’est-à-dire elle consiste à restituer
aux victimes les réparations. Par exemple : payer la
scolarité des enfants dont les pères ont été tués par un
régime politique; soigner les torturés et les
prisonniers politiques innocents. Ce geste concret
envers les victimes est un acte symbolique qui admet que
la justice ne peut être faite totalement car les morts
ne peuvent être retournés à la vie. La justice peut être
structurelle, c’est-à-dire, elle s’applique aux
structures qui entraînent les inégalités
socioculturelles et politiques. Par exemple, la justice
structurelle joue un rôle important dans la gestion des
conflits entre agriculteurs et éleveurs. Le processus de
réconciliation ne peut se faire sans la justice légale,
c’est-à-dire un système judiciaire impartial,
indépendant, ouvert et équitable. Quand un système
judiciaire compromet sa réputation en tissant des
relations avec les auteurs de la violence, il perd sa
crédibilité et ne peut aider à l’éclosion de la vérité.
Il peut y avoir aussi une justice populaire dont les
actes de violence empêchent l’avènement d’une justice
légale et d’un monde de paix. La justice populaire se
produit dans un contexte où la justice légale n’a ni
crédibilité ni moyens de coercition. En effet, dans le
processus de réconciliation, il est important de
clarifier le type de vérité et de justice qu’on cherche
à un moment donné. La justice permet sans aucun doute de
soulager les victimes et de responsabiliser les auteurs
de crimes, de les punir en vue de rétablir les rapports
d’égalité et de respect. Mais, la justice
suffit-elle? Non, à elle seule, la réconciliation
n’est pas possible.
La justice, quoique nécessaire à la vie sociale,
n’est pas suffisante car, « si la société a le droit de
sévir contre les fauteurs de troubles, le dernier mot ne
saurait être la punition ». La réconciliation durable ne
peut pas se passer de la justice et elle n’a aucune
raison valable de s’arrêter à la sanction. Elle doit
conduire à la restauration de l’humanité, à la
réhabilitation et à la réintégration socioculturelle de
tous les protagonistes des conflits.
En définitive, je pense que « seule la miséricorde est
en mesure de réaliser cette réintégration et cette
réhabilitation ». Selon Claude Bruaire, « La miséricorde
transgresse la dure loi égalitaire, défie la proportion
distributive comme le système du talion, par
l’imprenable énergie de son œuvre. Elle réalise, en son
pardon, l’intimité qui prouve sa vertu unitive. Elle
s’accomplit dans la discrétion spirituelle de son
abnégation (…) ».
Hyacinthe Z. LOUA, SJ
louazaoro@gmail.com
|