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GUINEE:
CONAKRY, le
16-02-2010.
Brèves réflexions autour du mysticisme électoral
Ca y est, tout le monde semble être d’accord en Guinée :
il suffit d’organiser les élections et très rapidement,
pour que ce pays retrouve la démocratie. J’en doute !
J’ai peut être tort. Malgré mon optimisme naturel,
malgré le retournement de la situation guinéenne dans
tous les sens, je ne crois pas que ce pays soit prêt à
aller aux élections politiques dans les 6 mois à venir.
Sauf à reporter les problèmes guinéens, causes profondes
de notre incapacité démocratique, en faisant semblant de
les ignorer ou de les avoir régler.
Que de grands discours creux, que d’intellectuels qui
ont perdu tout sens analytique et critique, sauf celui
du bouc émissaire. Fut-il une cible indéfendable à
plusieurs égards!
« … Toute société en proie à la violence ou accablée par
quelque désastre auquel elle est incapable de remédier
se jette volontiers dans une chasse aveugle au bouc
émissaire » disait René Girard dans La violence et le
sacré.
A la place d’une analyse sérieuse et critique de la
situation guinéenne, on a préféré les discours moraux et
politiques avec pour seul socle les boucs émissaires.
Quand ce sont les politiques qui s’adonnent à ce jeu,
c’est navrant, mais attendu. Lorsqu’il s’agit des
intellectuels, cela devient très préoccupant.
Il n’y aura aucune possibilité de démocratisation
dans une société où les rôles se confondent. Notamment
entre les intellectuels et les acteurs politiques. Ce
qui est devenu un vice guinéen.
Gare à ceux et celles qui ne tiennent pas le même
discours simpliste et intellectuellement creux.
En tant que guinéen, ne défendant aucun intérêt
singulier, n’ayant jamais appartenu à aucune structure
partisane, je continue à m’interroger librement sur
l’opportunité d’une organisation rapide d’élection.
La société guinéenne a tout d’une société paralysée.
Avec ou sans le CNDD, je continue à penser qu’il faut
chercher et traiter ensemble les causes profondes de
cette paralysie, avant toute compétition politique. Il
est vrai que cela n’est possible que dans un
environnement ou la neutralité, l’impartialité et le
consensualisme demeurent comme les principes de base.
Lors d’une discussion parlementaire en 1789 à
l’Assemblée nationale française, un député déclarait
ceci :
« Pourquoi transporter les hommes sur le haut d’une
montagne et de là leur montrer tout le domaine de leurs
droits, puisqu’on est obligé ensuite de les faires
redescendre pour les placer dans l’ordre politique où
ils doivent trouver les limites à chaque pas ».
La situation guinéenne actuelle commande de prendre en
compte cette réflexion. Car il ne sert à rien de faire
miroiter un lendemain meilleur aux guinéens par le
simple fait des élections.
Il faut avant tout ouvrir un véritable débat national,
sortir les tabous sous le tapis, amener chaque guinéen à
s’interroger sur sa propre responsabilité et complicité
dans les cinquante années de désastre politique,
économique et social pour espérer un lendemain meilleur
et démocratique.
Cela n’est possible qu’en sortant ce débat de l’élitisme
prétentieux.
Il faut faire participer tout le peuple à la
construction d’un système et d’un environnement qui le
concerne en premier lieu. Mettre sur pied des mécanismes
de dialogue national. Faire prendre collectivement
conscience des erreurs et des fautes passées, et
construire ensemble des règles de vie communes où chacun
aura sa place avec ses droits et ses devoirs.
Une élection, surtout bâclée, ne suffira point !
Pourquoi remettre à plus tard ce qui doit être fait de
suite ?
Qu’importe, chacun y va de son couplet démagogique, et
de son moralisme inefficient et redondant.
Pourquoi croire que les différents acteurs
socio-politiques guinéens accepteraient le verdict des
urnes quand ils ne sont pas capables de s’entendre sur
le déroulement même du processus ?
Comment est-ce que ces simples élections rendront demain
la Guinée meilleure qu’hier ?
Sauf à considérer naïvement, sans aucune base analytique
sérieuse ni sur le plan politique, ni sur le plan
sociologique, que s’il n y a pas de démocratie en
Guinée, c’est simplement parce qu’il n’y a pas eu
délections libres. Certes, il n’y a jamais eu
d’élections démocratiques en Guinée.
Mais au-delà de ce qu’on entend par élection libre et
démocratique (l’achat de voix, la corruption implicite
ou explicite pour obtenir des voix, l’intimidation
sociale et familiale, les pressions ethniques et
familiales, même si l’individu va voter seul après,
est-ce une élection libre et démocratique ? ),
s’interroge-t-on sur les raisons profondes de ce manque
d’élections libres ? Je pense que non !
Car, dans le débat politique, les travers sociaux et
culturels sont opportunément évacués.
Et pourtant, si la Guinée en est là aujourd’hui, il a
bien fallu dans le meilleur des cas la passivité
sociale, politique et économique et dans le pire des cas
la complicité opportune de la majorité des guinéens.
Tous ces discours politiques qui infantilisent le
peuple, ne sont que les ingrédients d’un futur système
opaque et totalitaire.
Il faut oser dire au peuple sa part de responsabilité
dans le désastre guinéen depuis cinquante ans.
Je ne suis pas étonné de voir les acteurs politiques
taire cet aspect des choses. Mais de la part des
intellectuels et de la société civile, cette attitude me
parait irresponsable et totalement regrettable !
La violence et les armes n’ont jamais suffit pour
établir un système totalitaire, en tout cas pas pour sa
pérennité. Il faut aussi une large complicité sociale,
culturelle, politique et économique. En mettant en place
des réseaux de redistribution parallèle, des
institutions patrimoniales, de la corruption
intellectuelle et matérielle généralisée.
Annah Arendt disait à propos du totalitarisme « « Ce
qu’il y a d’inquiétant dans le totalitarisme, ce n’est
pas la nouveauté du phénomène, mais le fait qu’il a
relevé la destruction de nos catégories de pensée et de
nos critères de jugement
Une élection, surtout rapide ne suffira pas à
déconstruire un tel système et surtout une telle
mentalité.
S’il faut du temps pour venir à bout de ce système
désastreux, il demeure indispensable à mes yeux d’ouvrir
ces questions avant de tourner la page par une fragile
compétition politique qui risque d’être probablement
flouée.
Depuis la mort de l’ancien Président, j’ai été de ceux
et celles qui ont plaidé pour l’organisation sérieuse du
processus électoral à la suite d’une transition
savamment et patiemment menée.
Cette position est le résultat d’une analyse tirée de la
complexité, de la fragilité de la situation guinéenne
mais aussi des leçons tirées des différents processus
électoraux que l’Afrique a connus depuis la fin des
années 80.
L’élection ne suffit pas à la démocratie. Celle-ci doit
être la conclusion d’un processus démocratique
sérieusement mené. Sauf à placer la conquête du pouvoir
au dessus de tout autre intérêt national. Ce qui semble
visiblement être le cas en Guinée. L’empressement avec
lequel nos acteurs politiques et sociaux, aidés par la «
communauté internationale » traitent de la question
démocratique en Guinée est non seulement navrant mais
aussi problématique et dangereux.
Je le sais bien la communauté internationale veut des
élections rapides, alors les guinéens quel que soit le
prix que cela leur couterait doivent faire des élections
même si tout le monde sait sérieusement que ce que l’on
nomme « communauté internationale » ne connait rien ni
de la complexité ni de la spécificité ni même de la
fragilité de cette société.
Je ne participerai pas à la critique démagogique de la «
communauté internationale ». Ces actions peuvent être
parfois louables. Mais je ne mène pas non plus mes
réflexions et mes analyses sur la Guinée en fonction de
la volonté de ladite communauté.
Pour une structure telle que la « communauté
internationale », ignorant tout de la complexité de
certains pays, comme la Guinée, l’élection reste l’alpha
et oméga de toute solution.
Je pense très profondément que c’est une erreur,
malheureusement souvent dramatique. Et les exemples ne
manquent pas !
Mais plus que la « communauté internationale », c’est à
la classe politique et dirigeante de nos pays qui a la
plus lourde responsabilité.
Nos acteurs politiques n’ont jamais réussi à imaginer
leurs rôles au-delà de l’horizon électoral. Faisant
ainsi de la conquête du pouvoir leur seule
préoccupation.
Ils font fi de l’éducation politique, de la critique
constructive.
Je ne parle même pas de leur rôle pour l’émancipation
sociale, car nos acteurs politiques apparaissent mêmes
comme le pilier du conservatisme social et culturel… !
Il ne leur reste donc plus que la gesticulation
électorale, présentant le bulletin de vote comme une
baguette magique.
Il faut faire rapidement les élections pour éviter une
autre crise nous dit-on.
Si cet argument était juste alors il vaudrait mieux
affronter cette éventuelle crise tant redoutée avant les
élections. Car si tous les éléments de cette crise
existent déjà en Guinée, rien n’empêcherait leur
éclatement après l’élection sauf à considérer l’élection
comme un processus magique qui viendrait comme par
enchantement régler tous les problèmes guinéens.
Par ailleurs il est désormais aisément constatable que
l’on a réussi en Afrique à produire des processus
démocratiques où le peuple vote sans jamais décider de
son destin.
Dans beaucoup de pays africains, les élections se
suivent au même rythme que l’enfoncement du peuple dans
la misère. Les libertés toutes théoriques qu’elles sont
ne deviennent jamais effectives au point de leur donner
une espérance réalisatrice. Des centaines de milliers de
jeunes africain(e)s continuent à fuir leur patrie (où on
organise à des coûts faramineux des élections presque
chaque quatre ans) à la recherche d’une vie meilleure.
Il n’y a pas de démocratie sans le libre choix du
peuple, mais cela doit se faire dans des conditions
sereinement et sérieusement construite afin de permettre
que chaque voix compte et que le choix des citoyen s
leur de peser sur leur propre destin. Sinon l’élection
qu’une futile routine démocratique dénuée de sens
pratique.
J’ai bien conscience de la difficulté de faire
comprendre cette thèse en Guinée à nos acteurs
politiques et sociaux. D’autant qu’ils sont aidés par
certains intellectuels aux pensées creuses et
anesthésiantes. Hélas !
Contrairement aux politiques, le rôle des intellectuels
doit être de questionner et d’interroger nos certitudes
et nos évidences, et de mener une réflexion sérieuse
sans parti pris mais aussi sans hypocrisie sur les
causes profondes de la difficulté que la société
guinéenne rencontre dans son processus de
démocratisation.
Ce ne sont pas les bonnes intentions, ni le moralisme
fatiguant qui font la démocratie. Ce sont les
institutions qui font une démocratie. Les institutions
ne se résument pas aux hommes. Les institutions sont
faites de consentements généraux, d’idéaux partagés et
d’horizons communs et d’inventivités permanentes afin de
permettre à tous d’accéder et de profiter de ses droits.
Cela ne semble pas être tout à fait intégré en Guinée.
Puisque on est naïvement toujours à la recherche d’un
messie. Ce qui semble d’ailleurs être un des défauts
principaux de cette société dans sa recherche d’un
environnement libre, juste et égalitaire.
La philosophie messianique est fondamentalement
antinomique avec l’idée démocratique.
La démocratie a ceci de caractéristique, qu’elle est un
système qui n’a pas besoin de messie. Notamment par le
fait que chaque citoyen a une voix et peut (dans le
principe) prétendre à tout poste électif.
Il n’y a pas de destin divin en démocratie !
La démocratie est un système qui a besoin d’institutions
et un environnement social qui impose à chacun des
limites infranchissables dans l’exercice de son droit.
A t-on cet environnement social en Guinée ? Un pays ou
la courtisanerie, la flagornerie sociale, l’adulation
sont si ancrées, que n’importe qui peut se prendre pour
un Dieu sur terre.
Alors même que la singularité de la démocratie
consistait à démystifier le pouvoir. En tout cas le
pouvoir temporel, celui de nous autres hommes sur cette
terre.
Il y a dans la structure sociale, politique et mentale
guinéenne quelque chose qui mène immanquablement le
pouvoir à une forme de «normalité totalitaire ».
N’importe qui, avec n’importe quelle parcelle de pouvoir
peut être amené à une forme de « totalitarisme ».
S’il ne tenait qu’aux individus seuls, diverses raisons
obligent, la tentation totalitaire est toujours présente
et pressante. Mais pour que cela se réalise, il faut que
celle-ci rencontre un environnement, des mentalités et
des structures socio-culturelles et politico-économiques
favorables.
Ce qui est souvent le cas, malheureusement en Guinée.
Il faut interroger cette problématique sans démagogie.
Il faut aussi analyser, afin de mieux protéger notre
démocratie à construire, la complexité des relations
désormais courantes entre démocratie et totalitarisme.
Car, il est très perceptible de voir dans des
démocraties mêmes les plus accomplies, des tendances
totalitaires, comme on trouve dans des régimes
globalement totalitaires quelques attributs
démocratiques.
Par ailleurs, est-on sûr qu’au lendemain de cette
improbable élection dans 6mois, il n’y aura ni soupçon,
ni contestation ? Dans un pays où l’argent vous donne et
vous permet tout !
Une élection ratée, c’est la garantie d’une institution
à la légitimité fragilisée. Pour une institution,
comment agir avec efficacité quand on souffre de
contestations et d’oppositions de toute sorte ?
Je continue à plaider pour que dans ce pays et pour ce
pays on prenne le temps nécessaire, sans précipitation,
pour construire de solides bases afin de pouvoir donner
aux guinéens la possibilité réelle de vivre une vraie
démocratie.
A ce jour ni techniquement ni administrativement ni
surtout politiquement il me parait souhaitable
d’organiser des élections politiques en Guinée. Il y a
des préalables indispensables auxquels il nous faut
faire face sans peur ni lâcheté.
Ce n’est pas la communauté internationale qui doit fixer
l’agenda pour le destin du peuple guinéen.
Mais pour être fier de dire cela, il nous faut la
dignité de débattre et de dialoguer ensemble sans
s’entretuer.
C’est seulement à ce moment là qu’on peut revendiquer et
assumer notre droit ultime et naturel à mener notre
processus de démocratisation comme on l’entend !
Il me semble très hasardeux de laisser aux autres le
soin de fixer l’agenda de notre destin, même avec l’aval
et le soutien de certains acteurs politiques, sociaux et
intellectuels.
On ne peut pas demander à « la communauté internationale
» de décider de notre destin, et faire semblant
d’ignorer qu’elle le fera toujours en ayant à l’esprit
en premier lieu la défense de ses propres intérêts !
Pour toutes ces raisons, je continue à plaider pour une
transition sérieusement menée, sans heurts, ni
précipitations, afin de nous permettre de régler tous
les préalables indispensables pour la mise en place d’un
environnement démocratique solide et favorable à tous.
Comme le disait Edgar Morin « Nous devons sacraliser
dans la démocratie son absence de vérité, c'est-à-dire
la règle qui permet aux différentes vérités de
s’affronter…la démocratie est une solution qui nous pose
des problèmes ».
Dans le champ politique, il faut en finir avec les
vérités indiscutables. Et ce dogmatisme électoral en est
un.
Je ne voudrais pas que ma position soit considérer comme
une autre vérité absolue.
Mais je réclame que le débat sur l’élection rapide ne
soit pas un sujet tabou.
Pour l’intérêt de la Guinée et de tous les guinéens,
sans aucune exception.
Mr Diaby kalifa, juriste
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