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FRANCE:
PARIS, le
11-02-2010.
France : Faut-il craindre la finance islamique?
Auteur : Jean-Yves Naudet
Les Français sont partagés sur la question de
l’introduction en France de la finance islamique,
c'est-à-dire de titres conformes à la charia. Christine
Lagarde, ministre de l’économie et des finances, est
pour, en raison de l’importance de ce marché, de façon à
attirer des capitaux dans notre pays. Certains
s’inquiètent de cette atteinte à la laïcité et certains
autres craignent un dangereux engrenage : le
communautarisme est-il compatible avec la démocratie et
l’état de droit ?
Un marché de 700 milliards de dollars
Chaque religion a un certain nombre de principes, y
compris en matière économique et sociale, comme le
christianisme avec la doctrine sociale de l’Eglise.
Certains principes évoluent et, pour les chrétiens, le
prêt à intérêt interdit au Moyen Age a été admis dès le
15ème siècle. Pour autant, l’église catholique, au-delà
même des principes généraux de la doctrine
sociale, a mis en place des fonds de placements dans les
diocèses conformes aux principes catholiques,
c'est-à-dire excluant par exemple les placements dans
des laboratoires fabriquant des pilules abortives.
Pourquoi la question serait-elle plus délicate à propos
de la finance islamique ? Cette finance respecte les
lois de la charia qui interdit les placements à intérêt
(comme en sens inverse les emprunts, la difficulté ici
étant levée par des systèmes assez proches de notre
leasing).
Le nombre de musulmans accédant à un niveau de vie
élevé, y compris dans les pays occidentaux, le poids des
capitaux arabo-musulmans de la part des pays pétroliers,
ont fait que ce marché est devenu considérable et ne
pouvait laisser indifférent les pays capitalistes. La
finance islamique a donc largement débordé le cadre des
banques islamiques et se pratique dans de nombreuses
banques capitalistes. Voilà pourquoi Madame Lagarde
voudrait l’introduire en France.
Si dès aujourd’hui la finance islamique représente 700
milliards de dollars, ce sera 1000 dans quelques années.
C’est l’un des segments du marché les plus dynamiques :
les seules émissions de sukuks progressent de 30 à 35%
par an. Les pays se précipitent sur cette manne et la
question posée à la France est : faut-il, au nom de
valeurs supérieures, renoncer à ces placements, capables
d’attirer chez nous de nombreux capitaux ?
Des textes adaptés constituent-ils une atteinte à la
laïcité ?
Le bulletin du FMI a consacré deux pages au fait que «
la demande de titres conformes à la charia augmente
rapidement ». Ce marché est qualifié par le FMI de «
florissant ». Ce qui rend les choses complexes, sur le
plan technique, c’est que les règles islamiques sont
assez précises (pour les seuls sukuks il en existe 14
types) avec des prescriptions très pointues. Cela
nécessite d’adapter la législation pour autoriser ce
type de placement.
C’est là que les difficultés commencent. Les tenants de
la laïcité pure et dure n’acceptent pas qu’une loi
puisse être votée en application de principes religieux.
De plus, en dehors de la finance, la charia et surtout
l’islamisme radical véhiculent des règles que nos
démocraties et nos déclarations des droits de l’homme
réprouvent, par exemple au sujet de la place de la femme
et de ses droits, des châtiments corporels ou encore de
la polygamie. Il est clair qu’une démocratie qui
adopterait toutes les règles de l’islamisme radical se
renierait dans ses principes les plus fondamentaux.
Mais sans accepter tous les principes moraux de la
charia, ne peut-on pas s’accommoder de quelques
arrangements portant sur le domaine bien précis de la
finance ? Est-il contraire à la morale républicaine, aux
droits fondamentaux, à la déclaration de 89, d’autoriser
des nouvelles formes de titres respectant les règles
présentées ci-dessus, à commencer par un autre mode de
rémunération que l’intérêt ? Dans d’autres pays que la
France, où la liberté contractuelle est bien plus large,
il n’y aurait pas à légiférer. Mais Madame Lagarde
invite au contraire à soumettre la finance islamique au
vote du législateur. Chez nous tout commence et tout
finit par des lois.
Il est vrai qu’on peut difficilement imaginer un droit à
géométrie variable. Mais pour autant certaines règles ne
peuvent-elles pas être acceptées quand bien même elles
auraient une origine ou un contenu religieux ? Par
exemple, la doctrine sociale de l’église a aussi ses
prescriptions, et les évêques ont pu en toute liberté
créer leurs propres formes de fonds de placements. De
façon plus générale observons la mode des « placements
éthiques » : elle va dans ce sens. Au nom de quoi la loi
fermerait-elle la porte à de nouvelles techniques de
financement, à de nouveaux critères de placement ? Tout
l’intérêt du marché est de permettre à chacun de trouver
son chemin en poursuivant son propre but, tant qu’il ne
remet pas en cause les droits et libertés des autres et
tant que cela reste une simple possibilité et non une
obligation.
Le drame français c’est qu’on oblige les gens à se
référer à la loi pour régler leur comportement : si
c’est légal, c’est obligatoire. Dans une société libre,
c’est le contrat qui régit les relations
interpersonnelles, et la loi n’est là que pour s’assurer
que le contrat est conforme aux droits fondamentaux de
la personne humaine. Imaginer des formes nouvelles de
placements, purement volontaires, ne nous semble pas
mettre en péril les libertés fondamentales. D’ailleurs,
les universités de Strasbourg et Dauphine ont déjà créé
des diplômes de finance islamique. De plus, presque tous
les pays non musulmans créent ces titres, bien sûr en
raison de l’énormité du marché actuel et plus encore
potentiel, mais aussi parce que chez eux personne n’a
soulevé la question. Dans un état de droit, respectueux
des libertés et des droits fondamentaux, la finance
islamique ne devrait pas poser de problème.
Jean-Yves Naudet est Professeur de sciences économiques
à l’Université Paul
Cézanne. Cet article a originellement été publié sur le
site
<http://www.libres.org> www.libres.org.
Publié en collaboration avec UnMondeLibre.org
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