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La première phase des élections parlementaires égyptiennes a vu la victoire des islamistes sur le bloc hétérogène des « progressistes ». Le Parti de la Liberté et de la Justice (PLJ), organe politique des Frères Musulmans, et le Parti al-Nour, représentant les Salafistes ont obtenu la première et la deuxième place dans les préférences des électeurs. Quels sont donc les enjeux ouverts par ces résultats ?
Les élections, les partis et leurs scores
Pour visualiser correctement la situation, il faut rappeler les données détaillées sur les résultats. Le PLJ a obtenu le 36% environ des votes, suivi par al-Nour avec le 24%. Le troisième parti, le laïc Nouveau Wafd, obtient le 7,1%, les islamistes modérés d’el-Wasat, 4,3%.
Les principaux partis « libéraux », organisés en deux différentes coalitions appelées le « Bloc égyptien » et la « Révolution continue », ont obtenu respectivement le 13% et le 3,5%, un score non satisfaisant vu le rôle actif de ces factions dans la chute de Moubarak. Les libéraux ont vu perdre leurs meilleurs candidats, comme Gamila Ismail (soutenue par le mouvement du 6 avril) et George Ishak (fondateur de Kefaya, mouvement précurseur de la révolution).
Mais doit-on vraiment être étonné par ces résultats ? En réalité non, au vu que le travail pour l’obtention du consensus fait par les factions musulmanes, vues comme des organisations très près de la population, avec un réseau dense d’œuvres charitables et d’aide aux pauvres. Le support venant de l’Arabie Saoudite au Salafistes a contribué beaucoup à leur succès. En plus, un sondage Gallup du 28 novembre nous révèle des données intéressantes sur les inclinations des votants : la majorité des égyptiens interviewés, qui soutiennent encore les militaires, n’a pas apprécié les dernières émeutes (et le délai des élections) causées par les « libéraux ». Les données sorties du sondage peuvent être lues de cette manière : la population cherche la stabilité pour le pays et une amélioration tangible des conditions de vie. Dans cette situation, les factions islamistes ont été aperçues comme un refuge de stabilité sociale et d’aide économique. Enfin, les libéraux se sont présentés trop divisés, manquant de structure et de proximité avec les électeurs.
Islamistes contre fondamentalistes
Sur ces bases, il est simple de voir comment la route vers la victoire semble ouverte pour les islamistes, vu aussi que les prochains scrutins se dérouleront dans des zones rurales, notablement favorables aux partis les plus conservateurs. Et les « libéraux » ne forment toujours pas un seul front réellement organisé, capable de contenir leur adversaire. Pourtant, même le front des islamistes voit une fracture fondamentale entre ses deux partis principaux.
Actuellement, le PLJ et al-Nour sont concurrents. Les Frères Musulmans ne se sont pas montrés favorables à une alliance avec leurs rivaux, même si cela pourrait leur garantir la majorité absolue des sièges au parlement. Du côté de al-Nour aussi il n’y a pas d’intention de s’allier avec les Frères, comme l’a confirmé le 6 décembre le leader salafiste Yaser Metwalli. En outre, vu le rapport d’« alliance post-électorale » entre les Frères et le Wafd, il sera intéressant voir comment convergeront les différents positions politiques au moment de la formation officielle du parlement. Les Frères pourront potentiellement s’appuyer sur le Wafd et à d’autres factions modérées non islamistes ; au contraire, les Salafistes ressortent plus isolés à cause de leur radicalisme.
Concernant les perspectives futures, le PLJ et al-Nour ont déjà lancé de nombreuses propositions « radicales » - notamment, fonder la nouvelle constitution sur la loi islamique. C’est cependant du coté salafiste qu’arrivent les idées les plus radicales, vu que pour eux le PLJ a une vision trop « libérale » de l’influence de l’Islam dans la société. Les Frères Musulmans n’ont pas l’intention d’appliquer littéralement la Charia, au contraire de leurs rivaux. En fait, le porte-parole d’al-Nour Said Mahmoud a soutenu que « nous [les Salafistes] sommes d’accord avec les principes de la démocratie comme la justice. Mais si la démocratie est contre la parole de Dieu, nous nous en éloignons […]». Il est difficile d’être plus clair : les Salafistes feront pression pour une application intégrale de leur interprétation de la Charia, sans s’appesantir sur les règles à respecter dans un système démocratique et d’état de droit et affirmer la primauté de l’Islam dans le champ économique aussi.
Quelle révolution ?
Enfin, sur la route des prochaines élections, restent encore deux réflexions.
En premier lieu, au regard de ces résultats, peut-on parler de révolution réussie ? Pas vraiment : révolution « incomplète » semble l’épithète le plus adapté. Le mouvement libéral, grand moteur des événements causant la chute du régime de Moubarak, n’a pas réussi à traduire son message révolutionnaire en projet politique et a perdu le soutien de la majorité de la population, qui a préféré se diviser entre les Frères Musulmans et leur machine à consensus – notamment soutenue par l’extérieur, occident compris – et la propagande salafiste importée de l’Arabie.
En deuxième lieu, il faut réfléchir aux possibles implications d’un autre succès des formations islamistes aux prochaines élections, vu que le nouveau parlement sera responsable de la réforme constitutionnelle. Si les Salafistes réussissaient à imposer leur vues radicales, cela pourrait se traduire en une distorsion grave et difficilement réversible de la Constitution vers une interprétation radicale de l’Islam, et donc vers une légitimation de nombreuses formes de discrimination et d’absence de libertés économiques : les égyptiens resteraient durablement dans la misère.
Giuliano Luongo est un économiste de l’Université Federico II en Italie, analyste sur www.UnMondeLibre.org.
(1) http://www.jadaliyya.com/pages/index/3369/nationwide-vote-for-party-coal...
(2) Cf. http://www.foreignpolicy.com/articles/2011/11/28/winning_back_the_revolu...
(3) El-Wafd declarait son entrée en coalition avec les Frères en juin dernier pour en sortir juste avant des élections. La raison principale serait les divergences sur la répartition des postes et des listes (d'autres sources raportent des raisons plus « idéologiques »). Les deux partis restent toujours liés par un accord politique.
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Publié en collaboration avec UnMondeLibre.org