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HAITI:
PORT-AU-PRINCE, le
26-01-2010.
La
tragédie d’Haïti : au-delà de la catastrophe naturelle
Auteur : Adolphine Dibangui
Devant l’ampleur de la catastrophe à Haïti et le nombre
de victimes on peut s’interroger sur l’importance des
dégâts causés par le tremblement de terre. Aurait-il été
si meurtrier et dévastateur si le pays n’était pas
engoncé dans un tel état de pauvreté ? Les fragiles
bidonvilles et le manque d’infrastructures qui, ont sans
nul amplifié les conséquences de la catastrophe, sont un
signe évident de la pauvreté en Haïti. D’après le
rapport de 2007 du Programme des Nations Unies pour le
Développement, 78% de personnes y vivent avec moins de 2
dollars et plus de la moitié, 53,2% de la population
avec moins d’un dollar par jour. Qu’est ce qui explique
en Haïti cette paupérisation aiguë des populations qui a
conduit avec le cataclysme du récent tremblement de
terre à l’anéantissement de l’île?
C’est d’abord une longue liste de politiques imposées de
l’extérieur par les institutions internationales et
notamment les politiques d’ajustement structurel prônées
par le consensus de Washington . Elle consiste à
pratiquer des réformes pro-marché, en soit plutôt une
bonne chose pour le développement mais sans le socle
institutionnel nécessaire, l’échec est inévitable. Les
indicateurs de la qualité institutionnelle ne trompent
pas : en 2009 Haïti est classé 168ème sur 180 dans
l’indicateur de perception de la corruption, 154ème sur
183 pour le climat d’affaire.
Le pays a ainsi subi la restriction budgétaire, le gel
des salaires, les réformes fiscales et une privatisation
hâtive dès le début des années 80 pour Haïti. Dans ce
contexte, en 2003, la libéralisation du marché sans les
institutions du marché, avait une augmentation des prix
des produits de base. Ce qui a fait grimper le taux
d’inflation de 26,1%, et fait chuter l’économie du pays.
En 2009, il se positionne à la 149ème place du
classement mondial de l’Indicateur de Développement
Humain, avec un PIB par habitant de 410 dollars et pour
78 % de la population vivant en dessous du
seuil de pauvreté.
Dans le même temps son autosuffisance alimentaire a été
fortement diminuée. Alors même que dans les années 70,
elle produisait près de 90% de son riz, un aliment de
première consommation pour les haïtiens, elle doit subir
la pression des institutions financières internationales
dans le cadre des programmes d’ajustements structurels,
pour l’ouverture de son marché. Le consommateur haïtien
peut y gagner mais les règles du jeu ne sont pas
honnêtes : en 2008, ses produits de base alimentaires
proviennent alors pour l’essentiel des Etats Unis dont
l’agriculture est subventionnée, contrairement aux
principes même du consensus de Washington.
La dépendance est donc créée de manière politique. La
déforestation, les multiples cyclones, la hausse des
cours mondiaux de produits céréaliers, ainsi que
l’absence de réformes agraires de la part du
gouvernement haïtien ont aggravé le problème de la faim
en Haïti. En 2008, on estime que sur les 9 millions que
comptent la population 6 millions souffrent ainsi de ce
fléau.
Mais c’est aussi la dépendance à la dette qui mine le
pays. S’étant affranchie du joug de l’esclavage et
indépendante depuis 200 ans, en payant paradoxalement sa
liberté à la France par une indemnisation aux colons
français de 1825 à 1938, l’île croule en effet
aujourd’hui sous le poids de la dette contactée auprès
des institutions financières internationales. Le montant
de la dette perçue au titre de l’aide au développement
s’élève aujourd’hui, d’après le CADTM, (le Comité
d’annulation de la dette du Tiers Monde) à près de 1884
millions de dollars avec les indemnités et les
pénalités. En 2005 déjà, Haïti a dû verser à la Banque
Mondiale près de 52,6 millions de dollars.
Si ces multiples réformes préconisées par le consensus
de Washington et ces dettes honteuses quasiment imposées
à Haïti ont contribué à une paupérisation exorbitante
d’Haïti, suffisent-elles pour autant à expliquer la
tragédie haïtienne ?
L’État haïtien est en effet aussi responsable de cette
pauvreté et de cette dette qu’il a gaspillée. Pour cela
il faut bien comprendre l’histoire du pays. Depuis 200
ans la gestion politique est chaotique en Haïti.
Gangrenée par les luttes fractionnelles pour le pouvoir,
par le clientélisme, la corruption et alimentée par les
nombreuses phases d’insécurité et d’instabilité
politique, la nation haïtienne n’a jamais pu mettre en
œuvre les mesures de développement efficaces, et des
réformes appropriées. Loin de l’intérêt général les
dirigeants politiques d’Haïti ont le plus souvent été
occupés à ruiner le pays au détriment de la population
qui sombre dans la pauvreté.
Après le règne des Duvalier père et fils, de 1957 à
1986, qui marqua la décadence politique en Haïti et le
pillage du pays par la famille, l’espoir vient de Jean
Bertrand Aristide président démocratiquement élu. Mais
il déçoit et quitte le pouvoir en 2004. Il est vrai
qu’il a dû affronter les grandes familles importatrices
qui tiennent le pays sous leur coupe. Après la tutelle
de l’ONU de 2004 à 2006, René Duval est élu président et
hérite d’un pouvoir. Au vu du niveau catastrophique des
indicateurs de qualité institutionnelle on comprend que
le développement économique de son peuple ne soit pas au
rendez vous. L’intérêt du peuple ne fut pas pris en
compte. Ainsi, le pays ne produit rien ou presque et vit
essentiellement des importations et de l’aide
alimentaire, l’économie reste en profonde récession.
Institutionnellement, au niveau national, la tutelle
onusienne est toujours présente et vue les circonstances
désastreuses qu’a provoqué le séisme, elle le restera
encore longtemps. L’après-séisme devrait permettre que
soit mise sur pied une constitution qui consolide l’état
de droit, et qui renforce les institutions du pays. Ce
qui est crucial non seulement pour les futures réformes
institutionnelles, mais aussi pour la stabilité et les
réformes économiques nécessaires à l’investissement et
au développement économique d’Haïti. Dans ces
circonstances très exceptionnelles, il serait sans doute
primordial pour la communauté internationale d’annuler
la dette haïtienne en contrepartie de la mise en place
de vraies réformes institutionnelles afin de lui donner
une bouffée d’oxygène.
Adolphine Dibangui, Diplômée de master en Droits de
l’Homme.
Publié en collaboration avec UnMondeLibre.org
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