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CONAKRY, le 29-06-2009.
Les
Guinéens refusent de brûler les voleurs
Après seulement six mois, le CNDD démontre qu’il est à
bout de souffle
Pour lutter contre l'insécurité, la junte au pouvoir
demande aux Guinéens de brûler vif tout voleur pris en
flagrant délit. Les citoyens, eux, refusent de "vivre
comme dans la jungle" et désobéissent, estimant que
la solution passe par le respect de l'État de droit.
Dans la salle d’attente d’un commissariat de la banlieue
de Conakry, la capitale guinéenne, un jeune homme dans
la trentaine, menottes aux poignets, attend d’être
interrogé. À côté de lui, un commerçant s’impatiente et
affirme l’avoir surpris en train de mettre sa boutique à
sac. Si cet homme avait suivi les conseils de la junte
au pouvoir, le jeune aurait été brûlé, victime de la
vindicte populaire. "Si nous nous rendons justice, nous
finirons par vivre comme dans la jungle !", s'indigne le
commerçant.
Début juin, le secrétaire d’État à la présidence, chargé
de la lutte anti-drogue et contre le grand banditisme,
le capitaine Moussa Tiegboro Camara, avait en effet
demandé aux populations : "Si vous prenez un voleur en
flagrant délit, mettez de l’essence sur lui et brûlez-le
vivant !" Et d’ajouter : "Les défenseurs des droits
de l’Homme n’ont qu’à parler, le CNDD (Conseil national
pour la démocratie et le développement, au pouvoir
depuis le putsch de décembre 2008, Ndlr) s’en fout, mais
ne faites pas de règlements de comptes." Selon le
commissaire d’une brigade de la police judiciaire qui
veut garder l’anonymat, "cette incitation à la haine n’a
pas été suivie par les populations, qui, dit-il,
préfèrent conduire les voleurs dans les commissariats et
les gendarmeries".
Une justice populaire impopulaire
Les condamnations de ces propos ne se sont en tout
cas pas faites attendre. Les médias (radios privées et
journaux) ont crié à "la dérive". Même le quotidien
gouvernemental Horoya a préféré ne pas relayer l’appel
du capitaine Moussa Tiegboro, une information qui, selon
un de ses responsables, "ne fait honneur à personne". De
leur côté, l'Organisation guinéenne des droits de
l’homme(OGDH) et le Conseil national des organisations
de la société civile guinéenne (CNOSCG) ont publiquement
condamné le principe de la justice populaire. Le régime
n’en est pas à son coup d’essai en la matière. Le
général Konaté Sékouba, ministre de la Défense et numéro
deux de la junte, avait, lui, préconisé que les citoyens
s’organisent en milices d'autodéfense contre les bandits
dans les quartiers…
Les statistiques de la police judiciaire font, en
effet, état d'une augmentation de la criminalité dans le
pays. En 2007, 3 318 crimes (attaques à main armée,
vols, viols, meurtres, etc.) ont été commis. En 2008, on
en comptait 3 610, soit une augmentation de 8 %, en
raison notamment des affrontements sanglants entre
policiers et militaires cette année-là. L'opposition
entre police et armée se poursuit aujourd'hui, la junte
ayant dépossédé la première du maintien de l'ordre au
profit des militaires. "Nous n’avons pas encore les
statistiques finales de 2009, mais la tendance devrait
être à la hausse du fait des chiffres que nous
enregistrons depuis l’arrivée des militaires", estime un
commissaire de police sous anonymat. Il observe
cependant que depuis l’appel à brûler les voleurs, "les
services de sécurité n’enregistrent presque pas de
crimes."
Interpellé sur la question de l’insécurité
grandissante dans le pays, le chef de la junte, le
capitaine Moussa Dadis Camara, a expliqué début mai que
le CNDD avait hérité d’une armée où des jeunes
militaires avaient été recrutés dans des "conditions
complaisantes". Il a reconnu l’implication de certains
soldats dans les attaques contre les citoyens et
sollicitait même des fonds de la communauté
internationale pour engager des réformes au sein de
l'armée.
"Recul de l’État de droit"
Ses incitations à brûler vifs les voleurs n’ayant
pas été suivies d'effets, le capitaine Tiegboro a
réitéré ses propos mi-juin assurant que "tous ceux qui
vont se distinguer dans la lutte contre le grand
banditisme dans la ville (Conakry, Ndlr) se verront
récompensés". Des universitaires dénoncent un "recul de
l’État de droit". Le peuple ironise sur un article
imaginaire du Code pénal créé par la junte, l’"article 4
500", en référence au prix du litre d'essence à la pompe
(4 500 FG, 0,65 € environ) destiné à brûler les voleurs.
"Où allons-nous ? En principe, ce sont les populations
qui, excédées, se rendent spontanément justice. Je
trouve inadmissible que cela vienne de ceux qui sont
censés nous protéger", s’indigne un réparateur de radio,
âgé de 35 ans. Un imam abonde dans le même sens : "A la
mosquée, on n’en parle pas (de brûler les voleurs, Ndlr)
parce que ce n’est conforme ni au Coran, ni aux lois du
pays. L’islam recommande qu’on coupe la main aux
voleurs. Mais, nous ne pouvons l’appliquer, car nous
vivons dans un pays laïc." Pour ce religieux, les
autorités feraient mieux de renforcer les moyens de
lutte légaux contre l'insécurité.
"Après seulement six mois, le CNDD démontre qu’il est
à bout de souffle", analyse un responsable d’un
parti politique qui sera présent aux prochaines
élections présidentielles, initialement prévues fin
2009. Comme beaucoup de ses compatriotes désenchantés,
il pense aujourd’hui qu’il ne reste plus aux putschistes
qu’à organiser rapidement le scrutin et à retourner dans
leurs casernes, comme ils l’avaient promis à leur
arrivée au pouvoir.
par Fabienne Martin
(Syfia Guinée)
Source: syfia.info
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