|
CONAKRY, le 18-06-2009.
La
Guinée entre espoir et désillusion
Il y a de cela six mois, après la prise du pouvoir
par la junte militaire, les guinéens nourrissaient tant
d’espoir en se disant que le changement tant rêvé était
enfin à leur portée. Depuis les indépendances des
questions d’ordre existentielles se posent et le citoyen
se demande encore si un jour la mauvaise gouvernance
connaîtra son épilogue.
Le CNDD dans son premier communiqué avait promis de
combattre l’injustice et tous les maux dont souffraient
la Guinée (corruption, contrats miniers, trafic de
drogue, gestion antérieure calamiteuse, manque de
démocratie, etc.). Tout le monde avait applaudi
l’initiative et l’on osait désormais rêver à des
lendemains qui chantent.
À la lumière de la manière dont le pays est géré
actuellement on peut affirmer sans se tromper que les
promesses du CNDD n’étaient que de la diversion. Les
audits ont été une déception cinglante. Les anciens
prédateurs de nos deniers publics sont aujourd’hui les
chefs de partis et cherchent même à obtenir nos
suffrages pour de nouveaux mandats. La plupart de ceux
là même qui ont mis le pays à genoux se sont mis dans
une posture où ils échappent à la justice. Ils cherchent
à rebondir en utilisant nos ressources pour acheter nos
consciences. Doit-on laisser un tel dessein prospérer en
Guinée?
Monsieur le président, la véritable soif des guinéens
reste de savoir comment les anciens dignitaires du
pouvoir de Conté se sont enrichis sans cause. Et pour
répondre de cette question, le terrain véritable sur
lequel les guinéens vous attendaient était la mise en
place d’un arsenal juridique avec des professionnels du
droit pour asseoir la vérité. Nous ne voulons pas d’une
justice sélective avec des desseins inavoués. La justice
ne saurait point se faire avec des gens qui ne
connaissent rien du droit. Il ne s’agit pas de faire des
accusations mais d’amener des éléments de preuve par des
pratiques d’investigation reconnues et ensuite les
remettre à la justice qui devrait se charger d’accomplir
le travail de dire le droit.
Dans le même sillage, pour l’intérêt supérieur de la
nation et la justice sociale, tout audit devrait
commencer par la gestion du président Conté et de ses
proches collaborateurs. Dans une de vos allocutions vous
aviez dit que nul n’est dessus de la Loi et de l’État.
Alors mettez votre idée en marche si vous y croyez
réellement. Si c’est une conviction, vous ne pouvez
commencer à rétablir la justice si vous choisissez
d’ignorer le premier des détourneurs. Les voleurs de
second rang seront d’ailleurs étonnés que vous
choisissiez de les poursuivre en mettant leur chef hors
de toute procédure. Ils auront alors raison car ce
serait du deux poids deux mesures. Nous savons tous que
la corruption et l’impunité que vous voulez combattre
ont été institutionnalisées par l’ancien président, sa
famille et ses proches. Quand on choisit de lutter
contre un fléau, la logique voudrait bien que l’on
commence par la source du problème. Il est donc bien
clair que si vous continuez à vouloir faire les éloges
de Conté, ni les guinéens, ni la communauté
internationale ne feront confiance à votre volonté
incompréhensible de lutter contre la corruption.
Pour ce qui a trait l’autre volet de vos promesses, en
l’occurrence des élections libres et transparentes
auxquelles vous ne participerez pas, le constat de tout
le monde est que vous ne posez aucun acte qui va dans ce
sens. Sur «Africable» vous avez affirmé : «Si les
élections n’ont pas lieu cette année c’est au peuple de
décider si je me présente ou pas». Bravo Monsieur le
président! Alors la prolongation du délai dont vous êtes
le seul responsable justifie que vous vous présentiez.
Avant cela vous aviez affirmé : «En raison du manque de
respect des partis politiques à mon endroit, je me
présenterai aux élections». Personne n’avait compris ni
l’origine ni la signification du manque de respect dont
vous faisiez allusion. Bref, tout le monde comprend
maintenant le jeu auquel vous vous adonnez et tous les
moyens sont bons pour glisser votre ambition. Bien
évidemment, tout cela va à l’encontre de vos promesses
initiales devant les guinéens et devant la communauté
internationale. N’est ce pas vous qui aviez dit : «La
prise du pouvoir par le CNDD et son président était de
rendre la maison Guinée propre et démocratique et non de
s’éterniser au pouvoir». Le goût du pouvoir vous
aurait-il donné le dessein de vous éterniser? Et ce qui
est malheureux dans l’histoire c’est de voir des
officiers supérieurs de l’armée guinéenne rejeter
l’hypothèse d’organiser les élections cette année sous
le prétexte fallacieux du chao et des affrontements
interethniques dans lesquels le pays serait plongé.
À l’heure de la prise de conscience
L’histoire nous enseigne que les peuples progressistes
sont ceux qui ont appris à se battre pour le bien être
de toute la collectivité, quel qu’en soit le prix. La
Guinée n’échappe pas à une telle logique. Tous les
guinéens épris de justice et de liberté ont le droit et
l’obligation de se faire entendre sur tous les toits du
monde pour le triomphe d’une démocratie véritable. Le
combat, c’est pour nous même mais aussi pour les
générations futures. Nous n’avons plus le droit de nous
laisser trainer dans l’obscurantisme et la misère. Ce
que nous avons enduré jusqu’à présent nous suffit
largement.
Un jour Ghandi disait à son ami pasteur Charlie avant
les indépendances de l’Inde, lorsque celui-ci lui
proposait son aide : «Je dois être convaincu, ils
doivent être convaincus que ce que nous faisons ne peut
être fait que par les indous, eux seuls». Chers frères
guinéens, il est grand temps de s’approprier de la belle
philosophie de Ghandi afin que notre peuple puisse enfin
respirer l’air du bonheur. L’État de droit n’est pas un
rêve. On peut y arriver comme les autres nations ont
réussi à y accéder. L’avenir n’est moins à découvrir
qu’à inventer, et c’est aux guinéens d’y procéder. La
liberté ne se donne pas, elle s’acquiert. On ne peut
rester éternellement docile et penser que Dieu le Tout
puissant fera le reste. Aide-toi le ciel t’aidera.
Mouctar Diaby, Montréal
Administrateur économique et social
mfdiaby@hotmail.fr
|