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USA:
NEW YORK,
le 10-06-2010.
Retour sur
le mythe des dominos bancaires
Auteur : Mathieu Bédard
L’explication de la crise financière qui s’est
imposée dans les médias est que la faillite de Lehman
Brothers avait entraîné le ralentissement économique que
nous connaissons actuellement, suggérant qu’un sauvetage
financier de cette dernière aurait pu prévenir la
récession. Cet argument a d’ailleurs été utilisé par le
Directeur de la Fed, Ben Bernanke, pour justifier les
sauvetages financiers de 2008 (Goldman Sachs, AIG...),
suggérant que si une de ces sociétés faisait faillite
elle emporterait avec elle la quasi-totalité du système
bancaire. La menace de ce scénario d’Apocalypse
financier a coûté aux contribuables américains plusieurs
centaines de milliards de dollars. Pourtant, ce scénario
est-il vraisemblable ?
En effet, c’est un scénario exigeant ; il faudrait non
seulement que la banque concernée soit un acteur majeur
du système financier, qu’on assiste à une chute rapide
et importante dans la valeur de ses actifs, mais aussi
que les autres banques lui ayant prêté soient très peu
diversifiées. Selon ce scénario, qu’on illustre parfois
par l’hyperbole « too big to fail » (trop gros pour
laisser faillir), la faillite d’une banque importante
entraînerait la contagion des autres banques par la
dépréciation du prix des avoirs financiers, et au final
une cascade de faillites mettant le système financier à
plat et incapable de financer l’économie. La liquidation
judiciaire de ce géant entraînerait la vente rapide de
ses actifs sur un marché déjà en difficulté et ruinerait
les institutions ayant prêté à la firme faisant
faillite. Le problème est que ce scénario est plutôt
improbable.
En effet, contrairement à la croyance ambiante, le
processus de faillite ne fait pas disparaître
instantanément la firme en difficulté, et il n’y a
aucune obligation de la démanteler pour la solder
rapidement. D’ailleurs, on reproche généralement tout à
fait l’inverse au processus de faillite américain ; il
serait trop lent. Les lois régissant les faillites aux
États-Unis, les « Chapter 11 » et « Chapter 7 », sont
faites de manière à permettre aux créditeurs de la firme
en difficulté de maximiser la valeur de leurs droits sur
les avoirs de la firme en faillite (tout comme la
cessation de paiements en France). Pour ce faire, ils
peuvent, si c’est dans leur intérêt, tout simplement
réorganiser la firme ayant fait faillite pour
éventuellement lui faire reprendre son activité
commerciale (Chapter 11), ou procéder à une liquidation
judiciaire (Chapter 7) qui peut, si c’est dans l’intérêt
des créditeurs, s’étaler sur une très longue période.
Ils ont bien entendu la possibilité de vendre rapidement
les actifs, comme ce fut le cas pour certains
départements de Lehman Brothers cédés en vitesse à
Barclays par crainte de voir son personnel filer vers
les concurrents. Cependant, la plupart des banques font
comme la Finova, ayant fait faillite en 2001 et toujours
en processus de liquidation presque 10 ans plus tard.
Une chose est sûre, c’est qu’il n’y a aucune obligation
de liquider rapidement les firmes ayant fait faillite si
c’est contre l’intérêt de ses ayants droit et risque de
déclencher une cascade de faillites.
Par ailleurs, le « too big to fail », même admettant que
la banque soit soldée rapidement, tient aussi à
l’hypothèse que les banques sont peu diversifiées. Dans
une industrie qui est non seulement bien sensibilisée
aux vertus de la diversification, mais qui doit répondre
à des quotas sévères réglementant les parts maximales de
son capital qu’elles peuvent engager sur une seule et
même société, cette hypothèse est peu susceptible d’être
vérifiée. Aux États-Unis par exemple une banque ne peut
pas accorder de prêts excédant 15 % de son capital à une
seule et même entité. Mais même sans ces
réglementations, les informations révélées par la
faillite de Lehman Brothers nous enseignent que jamais
les banques ne s’exposent de manière aussi importante à
un seul emprunteur. Le créditeur le plus important de
ses 600 milliards de dollars de dettes, la banque
japonaise Aozora, s’était assuré ramenant ses pertes
réelles à environ 25 millions de dollars. Une somme
insuffisante pour la menacer de faillite avec son
capital de 7,4 milliards de dollars. Une étude menée sur
des faillites antérieures fait apparaître des chiffres
encore plus petits avec des expositions d’une valeur
maximale égale à 2.4 % des capitaux d’une banque
concentrés vers une seule firme. La concentration des
engagements vers une seule firme nécessaire pour le
scénario des faillites en cascade n’est généralement pas
vérifiée. C’est là qu’il devient apparent que ce
scénario du « too big to fail » est peu crédible.
Somme toute la thèse du « too big to fail », et du
renflouement financier salvateur, sont bien peu
convaincants. Il ne fait aucun doute qu’une faillite
bancaire entraîne un certain ralentissement économique,
mais les études (Lang et Stulz 1992, Furfine 2003,
Jorion et Zhang 2008, Theocharides 2008) tendent à
démontrer que ce ralentissement est à la fois
négligeable et, contrairement à ce qu’on pourrait
penser, beaucoup moins important que dans le cas des
faillites industrielles. De plus, les spécialistes
suggèrent que si un risque systémique existe il ne
prendrait pas source dans le type de contagion directe
évoquée plus haut entre l’emprunteur et ses créditeurs,
mais dans l’information révélée par les faillites sur
des facteurs de risques qui sont partagés par toute
l’industrie. Les sauvetages financiers tels qu’on les a
vus en 2008 n’ont aucun effet sur ce genre de contagion.
S’il faut chercher à comprendre les sauvetages
financiers de 2008, la réponse ne se trouve certainement
pas dans la politique du « too big to fail » ou dans
l’épouvantail du « risque systémique », mais peut être
dans le copinage inéluctable entre les autorités et le
secteur qu’elles réglementent. Souvenons-nous en avant
de demander davantage de réglementation.
Mathieu Bédard est analyste sur www.UnMondeLibre.org.
Publié en collaboration avec UnMondeLibre.org
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