|
CHINE:
PEKINS,
le 17-05-2010.
La Chine,
un pays développé ?
Auteur : Oasis Kodika Tedika
On se souvient du « il est glorieux de s’enrichir »,
lâché par Deng Xiaoping, ancien secrétaire du parti
communiste chinois et père des réformes chinoises.
Aujourd’hui, personne ne peut contester la gloire de la
Chine. Elle est glorieuse à cause de sa croissance, avec
un taux officiel de 9,67% par an en moyenne de 1978 à
2006. Même la crise financière n’a pas eu d’effet sur
elle si l’on se fie à son taux de croissance : il s’est
accru de 8,7 % en glissement annuel en 2009 – la hausse
au quatrième trimestre étant plus élevée que celle du
quatrième trimestre 2008 (10,7 % par rapport à 6,3 %).
Avec un PIB global 9 fois plus important qu’en 1978, la
Chine a dépassé ainsi beaucoup de pays. En théorie, elle
se place actuellement comme troisième économie mondiale.
Et donc des ordres de grandeurs incomparables à ceux
affichés par les vieux pays développés. Naturellement,
cela suscite de la fascination à l’égard de l’Empire du
Milieu. Mais est-ce que la Chine a acquis le standard
d’un pays développé ?
Grosso modo, on peut délibérément relever quatre
faiblesses qui ne lui permettent pas d’intégrer le club
peu ouvert des pays développés. Primo, depuis 1978, le
PIB par habitant est multiplié par deux tous les neuf
ans – grâce particulièrement à sa libéralisation
économique, pour atteindre 2774,88 dollars en 2010 (soit
17,15 fois inférieur au PIB per capita américain). Par
conséquent, cela fait d’elle toujours un pays à revenu
moyen inférieur, en dépit de l’augmentation rapide du
revenu moyen au cours des dernières décennies. Elle
occupe la 92ème place sur 182 en termes de développement
humain (PNUD, 2009). Son urbanisation rapide avec des
gratte-ciel défiants les villes les plus développées
n’est rien d’autre qu’une goutte d’eau à côté de ses
bidonvilles. Cela atteste notamment des
inégalités internes.
Secundo, un pays ne peut être considéré comme développé
que si les libertés sont respectées. A la suite des
travaux particulièrement d’Amartya Sen, prix Nobel
d’économie 1998, cela est devenu le modus vivendi
incontesté des économistes, que l’on soit orthodoxe ou
hétérodoxe, de gauche ou de droite... Or, la Chine en
matière de liberté civile n’est pas l’exemple à suivre.
La liberté civile y est peu développée : selon Freedom
House, la Chine a une faible note (6), soit l’avant
dernière note. Ce qui veut dire qu’il y a presque une
absence totale de la liberté dans ce pays, comme en
témoignent à titre d’illustration ses différents couacs
réguliers avec la presse, l’ire chinoise après la visite
du Dalaï Lama aux USA. D’ailleurs, elle occupe la 156ème
position sur 162 pour la liberté de la presse en 2008,
selon Reporters Sans Frontières et 136ème position sur
167 en termes de démocratie selon l’indice de The
Economist en 2008. Le sentiment d’une liberté
personnelle accrue - du fait surtout de l’augmentation
de choix des consommateurs - est par voie de conséquence
affaibli. Le seul domaine de la liberté où il y a un
certain progrès est la liberté économique.
Tertio, son modèle de croissance est quelque peu
problématique. L’économie chinoise est tirée par des
relatifs excès d’investissement (le ratio
investissement/PIB pourrait dépasser la barre de 50% en
2009), à côté d’une faible productivité globale des
facteurs de production. Lequel investissement résulte
notamment d’ailleurs des liquidités excessives. Cela
n’est pas sans conséquence pour l’économie, car ils la
mettent sur la trajectoire des tensions avec le risque
notamment de mal investissement et posent toujours avec
intérêt la question de la soutenabilité de cette
croissance. Avec de tel taux, la surchauffe (bulle
immobilière,… dans le cas chinois) et la surcapacité
sont des maîtres mots.
En même temps, ce modèle est bâti sur des excédents
commerciaux. Ce n’est pas en soit un problème, mais le
devient lorsque les excédents résultent principalement
d’une forte sous-évaluation monétaire délibérée,
conjuguée à un fort chômage et des coûts salariaux
extrêmement bas. C’est le cas de la Chine. Étant donné
son poids dans l’économie mondiale, cela crée des
déséquilibres. En passant, ce modèle tourné
essentiellement vers l’extérieur bloque dans une
certaine mesure le développement du marché intérieur
chinois, garant notamment de l’élévation du niveau de
vie de sa population. Ainsi, la négligence du marché
intérieur augmente le risque d’exposition de l’économie
chinoise aux caprices conjoncturels mondiaux.
Quarto, last but not least, ses faiblesses
institutionnelles sont encore là : elle se positionne à
la 89ème position sur 183 dans le classement de Doing
Bussiness de la Banque mondiale en 2010. La corruption y
est présente (79ème position sur 180 dans le classement
de Transparency International). La domination de l’Etat
est encore visible : la croissance du secteur privé est
entravée par son incapacité à investir dans certains
secteurs économiques monopolisés par l'État. Ce dernier
reste à ce jour un Etat centralisé où la
décentralisation et le principe de subsidiarité doivent
être davantage renforcés. Voilà qui justifie notamment
les différents cris des économistes pour des réformes
structurelles d’envergure, notamment au niveau local.
En substance, loin d’être une légende, la Chine a fait
d’énormes progrès que l’on n’imaginerait pas faisable
dans les années 30. Et ce grâce à l’économie de marché.
Cela doit constituer sans doute un espoir pour les
autres pays sous-développés. Mais malgré ses progrès
remarquables, le chemin pour le développement est encore
semé d’embûches qu’elle est censée braver si elle tient
vraiment à rejoindre le concert des grandes nations du
monde.
Oasis Kodila Tedika est économiste congolais (RDC),
analyste sur www.UnMondeLibre.org.
Publié en collaboration avec UnMondeLibre.org
|