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GRECE:
ATHENES,
le 17-05-2010.
Abus
de solidarité ?
Auteur : Emmanuel Martin
Manifestations grecques, sauvetage des banques
américaines, scission possible de la Belgique, fraudes
aux allocations en France, ces quatre faits d’actualité
en apparence sans rapport peuvent être connectés par la
nature du phénomène qui les explique. On pourrait
l’appeler « abus de solidarité ».
Par solidarité …
- Les manifestations des syndicats grecs appelant à la
solidarité européenne mais contre des mesures
d’austérité choquent certains Grecs eux-mêmes. Ces
derniers savent que la pratique politique dans leur pays
a été de longue date la fourniture clientéliste
d’emplois publics protégés. Rien à voir avec le service
public aux citoyens. Ces manifestants défendent leur «
statut » et insistent pour que la Grèce vive au-dessus
de ses moyens pour les rémunérer. Le Père Noël allemand
a sans doute du mal à partager cette vision de la
solidarité.
- Aux USA, la réglementation américaine ne consistera
toujours pas à responsabiliser les banquiers en
annonçant la fin de la possibilité des «sauvetages ». Le
lien avec la solidarité n’est sans doute pas si évident
:
on a en effet vendu les sauvetages aux américains avec
l’argument du risque systémique. Pourtant a posteriori,
c’est bien une forme de solidarité. Car, qu’a démontré
la crise ? Que la finance peut vivre sur un scandaleux
aléa moral : pile, je gagne ; face, c’est le
contribuable qui perd. Le socialisme pour les riches en
somme.
Dans ces deux cas, l’urgence (conséquence
d’irresponsabilités, et non de malchance) est utilisée
pour arguer de la nécessaire solidarité «exceptionnelle
», qui n’était pas réellement institutionnalisée et
prévue pour ces cas-là. Mais ne risquerait-elle pas de
le devenir ? L’histoire des sauvetages aux USA ne
pourrait-elle laisser croire que l’ « exception
répétée » est la voie vers l’institutionnalisation ?
Les deux exemples suivants sont en revanche des cas
de solidarité institutionnalisée :
- Pourquoi les Flamands veulent-ils se séparer des
Wallons ? Est-ce par simplement une question
linguistique et culturelle ? Ou est-ce par un ras-le-bol
de devoir subventionner une Wallonie à la traîne
économiquement et protégeant ses, très chers, « droits
sociaux » et emplois publics payés en grande partie avec
l’argent des contribuables beaucoup plus dynamiques de
Flandre ? La solidarité à sens unique, ça use.
- La controverse autour de ce Français présumé polygame
et accusé de détournement d’allocations semble bien
traduire l’état d’esprit de beaucoup de Français à
l’égard de la Sécurité Sociale : un rapport de la Caisse
des Allocations Familiales estime à plus de 500 millions
d’euros la fraude aux prestations. On profite au maximum
d’un système dit « solidaire », avec l’impression de ne
voler personne. L’aléa moral là encore : la
distribution, anonyme, de « droits sociaux » au nom de
la solidarité a déconnecté le «droit » du « devoir ».
Ce que l’on peut lire dans ces divers exemples de
l’actualité, c’est que la notion de « solidarité », à
différents niveaux, est un tremplin pour l’abus.
De quelle solidarité parle-t-on ?
La solidarité politisée, collectivisée et obligatoire,
qui est au cœur des quatre exemples précités, s’oppose à
une solidarité volontaire et responsable. La première
est souvent vue comme une conquête des « luttes sociales
» et un progrès social. Pourtant elle porte en germe les
éléments de sa destruction car elle mène à la
déresponsabilisation. On a oublié qu’une solidarité
volontaire et responsable, à grande échelle, a existé
dans les sociétés avancées.
L’exemple emblématique est sans doute celui des friendly
societies au Royaume-Uni entre 1834, date de leur
autorisation, et 1907, création de la Sécurité sociale
nationale qui sonne leur glas. Un immense réseau citoyen
de protection sociale et de redistribution volontaire
impliquait les hommes dans ce qui constituait
véritablement une « société civile », autonome et
responsable. Les droits n’étaient attachés qu’au respect
contractuel des devoirs (cotisation, participation
active au secours mutuel). Avec l’arrivée du système de
« solidarité nationale », la redistribution anonyme a
perverti les incitations et la perception des
Britanniques couverts par le système désormais public :
on fraude à tout va (après la Première Guerre, des
combines se mettent par exemple en place à grande
échelle pour profiter des allocations chômage). Pensée
comme un moyen de réunir les hommes, elle finit par les
opposer et les diviser.
Droits sociaux et solidarité politisée
Si l’urgence sert de justification à la solidarité
politisée, le droit positif moderne et sa kyrielle de
nouveaux droits « sociaux » sans contrepartie fondent
l’institutionnalisation de la conception moderne et
politisée de « solidarité ».
L’avènement tant attendu du respect des « droits
individuels » avait permis la « coexistence des droits
». Mais la conception moderne des droits «sociaux »
(supposés être une amélioration des droits individuels)
et de solidarité génère un « conflit de droits ». Comme
en Belgique. Mais allons plus loin : le syndicaliste
grec aura son droit parce que le contribuable allemand
aura perdu le sien, exactement comme le financier
américain continue de se goinfrer sur le dos du
contribuable américain. Cette opposition entre groupes
se double aussi d’une opposition entre générations,
comme en témoigne la facture « sociale » laissée à nos
enfants et petits-enfants. Où est la vraie solidarité
ici ?
Les droits sont le liant d’une société avancée. La
politisation de leur «création » (comme le « droit au
sauvetage » qui tend à s’institutionnaliser par exemple)
sous couvert de solidarité peut conduire au déclin
social et à la division. Si les mots ont un sens, la
solidarité que l’on nous vend actuellement, qui est
politisée et obligatoire, n’a-t-elle pas les attributs
de son contraire ?
Emmanuel Martin est analyste sur www.UnMondeLibre.org.
Publié en collaboration avec UnMondeLibre.org
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