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COTE
D'IVOIRE:
ABIDJAN, le
02-03-2010.
Et alors ?
Le vendredi
dernier une amie très chère m’a appelé de Bouaké pour me
dire qu’il n’y avait plus d’électricité dans la ville
depuis 30 heures. L’eau aussi venait d’être coupée et on
ne pouvait plus utiliser les téléphones cellulaires.
Malgré toute l’amitié que j’ai pour cette dame, j’ai eu
envie de lui dire « et alors ? » Oui, Catherine, on a
coupé l’électricité et l’eau à Bouaké, et alors ?
Qui veux-tu que cela dérange dans ce pays ?
Souviens-toi, en novembre 2004, on a coupé l’eau,
l’électricité et le téléphone dans tout le nord du pays
pendant plusieurs semaines. Cela avait commencé le jour
de nos bombardements sur la zone rebelle. Les
bombardements ont duré trois jours. Mais l’eau,
l’électricité et le téléphone sont restés coupés pendant
des semaines. Qui s’en est offusqué ? Qui s’est plaint ?
Ces bombes avaient d’ailleurs tué plusieurs autres
personnes en dehors des soldats français et de
l’Américain. Qui a parlé de ces personnes ? |
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Il y
a eu les évêques, les imams, les partis politiques, les
syndicats, les chômeurs, les transporteurs, les
prostituées, tout le monde. Qui as-tu vu verser une
larme ou aller apporter un peu de compassion aux
familles des enfants tués, et aux blessés ? Aucun
évêque, aucun imam, aucun pasteur. Il a fallu plus d’un
mois avant que la ministre Peuhmond ne daigne aller
rendre visite aux blessés. Que vaut une vie humaine dans
ce pays ? Qui s’est d’ailleurs préoccupé de savoir d’où
était venue cette grenade ?
Sous nos
yeux, ici, des gens de la FESCI ont tué le jeune Habib
Dodo et sauvagement violé une jeune fille sur le campus,
des gardes républicains ont tué un certain Badolo. Cela
fait des années que je m’égosille pour demander justice
pour tous ces gens que je ne connais ni d’Eve ni d’Adam.
As-tu entendu une seule voix me répondre ? As-tu compté
tous les morts qu’il y a eu dans ce pays depuis 2002 ?
Qui pense à eux ? Qui pense à ceux que les rebelles ont
sauvagement tué à Bouaké, les gendarmes et leurs enfants
assassinés, Marcellin Yacé, les gens que Fofié a
enfermés dans des containers, ceux que les escadrons de
la mort ont tués, qui pense à eux ? On a coupé
l’électricité et l’eau à Bouaké, à Ouellé, à Niakara, et
alors ?
Tout comme
cette guerre de 2002 dont nous avions été prévenus
plusieurs mois à l’avance, les responsables de la CIE et
de la SODECI nous avaient avertis depuis plusieurs mois
que nous risquions d’avoir des problèmes
d’approvisionnement en électricité et en eau. Qui
s’est-il senti concerné par cela ? De nos gouvernants à
nous-mêmes, toi et moi compris, qui s’est senti concerné
? Ceux qui ont les moyens de s’offrir des groupes
électrogènes l’on déjà fait. Le reste de la population ?
Il n’a qu’à avoir les moyens de s’acheter des groupes
électrogènes c’est tout ! Si la population ivoirienne
n’a pas encore compris que son sort laisse tout le monde
totalement indifférent, eh bien tant pis pour elle ! La
Sir et Gestoci nous ont déjà dit qu’on risque de ne plus
avoir de carburant. Et alors ? Qui voulez-vous
que cela dérange ? Vous croyez qu’on n’a rien d’autre à
faire ? Depuis des années nos marchés, magasins,
administrations, maisons, et plantations brûlent les uns
après les autres. Tout le monde en connaît les raisons :
branchements électriques anarchiques, bouches
d’incendies obstrués par les magasins, malveillance,
mais qui cela préoccupe-t-il ? Bernabé est parti en
fumée ? Le « black market » aussi ? Et alors ? Avant eux
ce fut Orca, les marchés de Cocody, de Treichville, de
Yamoussoukro…La vie n’a-t-elle pas continué ?
Tu le sais
bien, Catherine, la seule chose qui nous intéresse
est qu’aucun Burkinabé ne s’inscrive sur notre liste
électorale. Pour ça, oui, nous sommes prêts à
descendre dans la rue, hurler notre colère, sortir nos
machettes et gourdins. Pour tout le reste, on s’en fout
complètement. Le pays peut brûler comme c’est le cas en
ce moment, on peut vivre dans l’obscurité, sans eau
courante, sans rien à manger, on peut augmenter tous les
prix comme on veut, on peut nous déverser toutes sortes
de déchets toxiques sur la tête, nous tuer tous un par
un, on s’en fout complètement. Mais gare à l’étranger
qui voudra voler notre belle nationalité !
Catherine, j’en suis désolé, mais ton pays est peuplé de
moutons. Nous ne pousserons pas un seul cri lorsque
l’on nous passera le couteau sur la gorge. Alors, s’il
te plaît, ne viens plus nous déranger pour tes problèmes
d’eau et d’électricité pendant que nous sommes en train
d’achever la construction de nos nouveaux palais, de
satisfaire nos maîtresses qui deviennent de plus en plus
exigeantes (elles veulent maintenant la nouvelle voiture
que Peugeot est en train de fabriquer en Chine pour les
Chinois), et pendant que nous sommes en train d’apprêter
nos costumes et robes pour célébrer les cinquante ans
d’indépendance de notre pays.
Venance Konan email : venancekonan@yahoo.fr , pour
guineemoderne.com
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