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COTE D'IVOIRE: ABIDJAN, le 22-03-2010. Cinquante ans d’indépendance


Cette histoire authentique m’a été racontée par un ami douanier. Lorsque la nouvelle direction de la douane a été installée, elle a envoyé une délégation au Maroc, pour aller s’inspirer de l’expérience de ce pays en matière de douane. Et là-bas, un douanier marocain n’a pas pu s’empêcher de dire ceci à la délégation ivoirienne : « Dans les années soixante dix, la Côte d’Ivoire était pour nous le modèle en matière de développement qu’il fallait copier. Lorsqu’en 76 vous construisiez votre autoroute, nous n’en avions pas chez nous. Nous sommes étonnés qu’aujourd’hui vous veniez vous inspirer chez nous. » Cette délégation ivoirienne n’avait pourtant pas besoin d’aller jusqu’au Maroc. Elle n’avait qu’à demander conseil à Gnamien Konan que l’on venait de débarquer de la direction de la douane. On peut tout dire sur lui, mais tout le monde reconnaît qu’il a fait du très bon travail à la tête de la douane. Et nous avons tous vu ses résultats, malgré la crise que connaît notre pays. Résultats que nous n’atteignons curieusement plus. Mais puisque nous n’avons plus de dignité, il fallait s’inspirer au Maroc.

 

Le Maroc ! C’est là-bas que ceux qui ont de l’argent envoient leurs enfants étudier. Ceux qui n’en ont pas demandent des bourses aux gouvernements marocain, tunisien ou indien. Cinquante ans d’indépendance ! Et nous en sommes à mendier des bourses pour envoyer nos enfants étudier dans des pays qui, il y a cinquante ans, étaient plus pauvres que nous, afin que ces enfants aient une chance de réussir dans la vie. Parce qu’avec notre système éducatif, ils n’en ont aucune.

 

 Le Maroc ! C’est là-bas que nous allons soigner nos dents présidentielles. Lorsque j’étais étudiant, c’était chez nous que les Gabonais venaient étudier. Ils habitaient dans une cité près de la poste de Cocody Danga. Y a-t-il encore des étrangers qui viennent étudier chez nous ?

 

Cinquante ans d’indépendance ! Et nous ne contrôlons aucun secteur de notre économie.

Cinquante ans d’indépendance ! Et nous n’exportons que des matières premières brutes, tout en important des produits manufacturés de pays qui hier étaient très loin derrière nous.

Cinquante ans d’indépendance et nous ne trouvons pas assez de mots pour remercier l’Inde lorsqu’elle nous offre du sucre.

 

Aujourd’hui, cinquante ans après notre indépendance, nous en sommes à « mourir comme des poulets dans nos hôpitaux » comme le dit Mamadou Koulibaly, le président de notre Assemblée nationale. Parce qu’il n’y a rien dans nos hôpitaux. Même pas une compresse pour soigner la plus banale des blessures. Notre espérance de vie est descendue à 45 ans. Aujourd’hui, plus de 70% de notre population ont moins de trente ans. Cela veut dire que la grande majorité de ces 70% n’atteindra pas 46 ans. Aujourd’hui, nous qui avons plus de cinquante ans sommes des miraculés.

 

Le 4 janvier dernier, j’ai reçu en moins de cinq minutes des coups de téléphones m’annonçant les décès de deux de mes amis d’enfance, l’un à Abidjan, l’autre à Bocanda. A peine ai-je fini d’enterrer Ernest à Ouellé le samedi dernier que l’on m’a annoncé le décès, le même jour, de la sœur d’un ami très proche.

 

Cinquante ans d’indépendance ! Et Abidjan que l’on comparait à Manhattan est devenu un immense bidonville avec quelques îlots de résidences de moyen ou grand standings qui sont obligés de se barricader derrière de hauts murs avec des armées de gardiens.

Cinquante ans d’indépendance, et notre école qui ne fabrique plus que des voyous et des chômeurs. Et nous en sommes à nous disputer le titre de « roi de la rue ». Nous en sommes à marcher sur la télévision pour qu’elle fasse un peu correctement son travail. Et la moitié nord de notre pays qui est occupée par une bande de voyous qui y pillent toutes les ressources pour aller les investir au Burkina Faso. Des voyous dont le chef, qui a à peine une licence, est notre premier ministre.

 

A Bouaké, d’où je rédige cette chronique, tous les produits de consommation viennent du Burkina Faso, de la Guinée ou du Mali. Le carburant vient du Togo, après avoir transité par le Burkina Faso. Nous n’avons plus de frontière au nord. Une amie m’a dit « va à Ouangolo, et tu verras tout ce qui sort de ton pays et tout ce qui y entre. » A l’insu total du gouvernement.

 

 Laurent Gbagbo a dit un jour « sous moi, l’Etat ne s’est pas effondré. » Il est le chef de l’Etat. Mais de quel Etat ? Un Etat qui n’est même plus capable d’exercer son autorité sur l’ensemble de son territoire ? Un Etat qui n’est même plus capable d’organiser des élections ? Les élections, on en a fait un peu partout autour de nous. En Guinée Bissau, en Afrique du sud, au Ghana, au Gabon, on s’apprête à en organiser au Togo. Et en Côte d’Ivoire, nous n’arrivons plus à en organiser.

 

Cinquante ans d’indépendance ! Un journal avait titré sur « le silence troublant de Blaise Compaoré », à propos de l’affaire des 429 000 inscrits. Oui, cinquante ans d’indépendance, et nous en sommes à être troublés lorsque Blaise Compaoré ne nous dit pas ce que nous devons faire. C

 

inquante ans d’indépendance, et nous en sommes à aller chercher nos ordres à Ouagadougou. Oui, le chef de notre pays et les principaux leaders politiques ivoiriens irons à Ouagadougou pour régler cette histoire de la CEI, et pour fixer une nouvelle date pour notre élection présidentielle.

 

Cinquante ans d’indépendance et nous en sommes à nous faire admonester par l’ONU et la Banque mondiale comme des garnements mal élevés. Le 7 août prochain, que ceux qui ont encore un peu de dignité s’enferment chez eux pour verser une larme sur nos cinquante ans d’indépendance perdus.

 

Et qu’ils laissent Laurent Gbagbo et Pierre Kipré célébrer tous seuls leur indépendance à eux.


Venance Konan email : venancekonan@yahoo.fr

 

 
   

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