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COTE D'IVOIRE: ABIDJAN, le 22-03-2010. Notre indépendance


Parlons d’abord de ce qui est connu de tous. Notre eau et notre électricité sont gérées par le groupe français Bouygues. C’est lui qui a eu le marché de la construction du troisième pont. Le marché du transfert de la capitale à Yamoussoukro a été donné à Pierre Fakhoury, qui a eu aussi celui de la rénovation de l’hôtel Ivoire et de la construction du pont qui doit relier l’île Boulay au reste du pays. C’est le même Fakhoury qui avait construit la basilique de Yamoussoukro. Notre terminal à conteneurs a été attribué au groupe français Bolloré. Notre petit commerce est entre les mains des Mauritaniens, et le gros commerce est entre celles des Libanais. Notre industrie est toujours entre les mains des Libanais et des Français. Notre cacao est entre les mains des grosses multinationales.

 

On est bien d’accord?

 

Supposons maintenant que l’on décide de vendre la SIR, qui nous permet d’avoir du carburant aux Angolais, aux Américains, aux Ukrainiens ou aux Guatémaltèques. Qui selon vous protestera ? Personne évidemment. Supposons maintenant qu’un Libanais, qui a la nationalité ivoirienne, qui est né ici et n’a jamais mis les pieds au Liban, décide d’être maire ou député de Marcory, Téhini ou Gagnoa par exemple. Là, il nous aura cherchés. Et tous les Libanais de la terre entendront notre sainte colère. Eh bien, c’est cela, notre indépendance.

 

On peut nous piquer tout, tous les secteurs de notre économie, on s’en fout complètement. Mais nos postes politiques, là, c’est sacré. Au fond, que pèse un maire ou un député face à un gros commerçant ? Même nos chefs d’Etat. Que pèsent-ils face à un Bouygues ou un Bolloré ? Pas grand’chose. D’ailleurs ce sont souvent les gros commerçants et industriels qui donnent leur argent de poche à nos hommes politiques. Nous sommes pourtant prêts à nous entretuer pour un poste politique, mais jamais pour un pouvoir économique. C’est cela, notre indépendance.

 

 Allez dans les zones agricoles du sud-est ou de l’ouest. La majorité des travailleurs sont Burkinabé, Maliens, Ghanéens ou Togolais. Ce sont les Ghanéens, Maliens et Togolais qui pêchent sur toutes nos eaux. Les Ivoiriens, eux, sont indépendants. Donc, ils préfèrent passer leurs journées dans les villages à boire du koutoukou, à s’égosiller dans les Sorbonne et agora en insultant les étrangers, ou à attendre devant les places de parkings d’Abidjan pour dire aux automobilistes « Vié père, ton petit est là. » Le garba est en entre les mains des Nigériens, la boucherie aussi. Les Ivoiriens, eux sont en train de faire de la politique et de s’étriper parce qu’ils ont vu des noms d’étrangers sur les listes électorales. C’est cela notre indépendance.

 

Je me souviens de la bagarre qu’il y avait eu au moment de l’attribution du terminal à conteneur de Vridi. Des gens comme Jean-Louis Billon s’étaient battus, en vain, pour qu’il soit attribué à des Ivoiriens, ou à défaut, dans des conditions plus avantageuses pour notre pays. Le ministre Patrick Achi avait été renvoyé du gouvernement pour cela. Ce terminal à conteneurs a été attribué à Bolloré dans des conditions que la Banque mondiale elle-même avait jugées scandaleuses. Notre pays aurait pu avoir dix fois plus que ce qu’il avait reçu. C’est cela, notre indépendance. Un transitaire m’a raconté que lorsque la France fait venir quelque chose en Côte d’Ivoire, le transit est fait par Bolloré qui est une entreprise française. Mais lorsque la Côte d’Ivoire importe des biens, ce ne sont jamais les transitaires Ivoiriens qui s’en occupent.

 

Savez-vous qu’à la présidence de la république, le service des écoutes téléphoniques est tenu par des Français et que sur la porte de leur bureau, il est écrit qu’il est strictement interdit aux Ivoiriens d’y mettre les pieds ? Je parle de la présidence de la république d’aujourd’hui. Vous n’avez qu’à demander à n’importe qui y travaille. C’est cela notre indépendance. C’est que vous les Ivoiriens, vous parlez trop. Vous êtes capables d’aller raconter à Touré ou Koffi que tous leurs bavardages au téléphone sont enregistrés à la présidence, et lorsque l’on contribue à vous rendre riches, vous voulez chercher les mêmes filles que les hommes politiques.

 

Nous nous plaignons tous les jours de ce que les Libanais contrôlent une partie importante de notre économie. Quel Ivoirien a voulu construire un centre commercial comme SOCOCE ou Cap Sud, et qui l’en a empêché ? Quel Ivoirien a voulu aller acheter du cacao en brousse pour le broyer et qui l’en a empêché ? Que font ceux parmi nous qui ont de l’argent ? Ils s’achètent des grosses voitures, des grosses maisons, des jeunes femmes, et cherchent à faire de la politique.

 

Madame Gbagbo a dit l’autre jour que la vraie indépendance de notre pays commencera en 2010. Oui, elle commencera cette année si vous réussissez à mettre les Ivoiriens au travail. Pour cela, il faudrait que vous extirpiez la FESCI de l’école, que vous fermiez vos Sorbonne et Agoras, que votre mari construise des écoles au lieu des palais et monuments affreux qui dénaturent nos villes, qu’il recrute des médecins, des instituteurs et des professeurs à la place des policiers et gendarmes. Au lieu de gaspiller des milliards à célébrer une indépendance que nous n’avons pas, qu’il utilise cet argent pour construire des écoles et des vrais hôpitaux.

 

Il faudra, pour être véritablement indépendants, que nous fassions comme ceux qui réussissent dans notre pays, comme les Libanais par exemple, que nous travaillions aussi durement qu’eux, au lieu de passer notre temps à les dénigrer, que nous ne confondions pas chiffre d’affaire et bénéfice, et que nous attendions que les fruits de l’arbre soient bien mûrs avant de les cueillir. C’est lorsque nous nous serons mis au travail, lorsqu’une part significative de notre économie sera entre nos mains, que l’on pourra parler de vraie indépendance. Et tout cela, Laurent Gbagbo le peut, s’il le veut.

 

Venance Konan email : venancekonan@yahoo.fr

 

 
   

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