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GUINEE: N'ZEREKORE, le 03-03-2010. De l’affrontement entre les forces de l’ordre et quelques jeunes musulmans de N’Zérékoré à la résurgence de tensions à caractère ethno-religieux.

Du vendredi 05 au dimanche 07 février 2010, la ville de N’Zérékoré, capitale régionale de la Guinée forestière, située à plus de 1000 km de la capitale Conakry, au Sud-Est du pays, a été le théâtre d’une crise sociale dont les conséquences seraient dramatiques si elle n’avait pas été contenue à temps par les forces de sécurité et les autorités civiles, religieuses et coutumières.

Cette crise a été diversement appréciée et interprétée et souvent de façon erronée et surtout, ce qui est regrettable, sur les ondes internationales comme RFI, Africa 24, etc.

Mais que s’est-il passé réellement ?

Selon les informations recueillies sur le terrain par l’équipe de MDT/ N’Zérékoré, l’origine de cette crise remonte au vendredi 29 janvier 2010 aux environs d’une mosquée de la place connue sous le nom de « Mosquée de la forêt sacrée . »

Cette Mosquée est située dans le quartier Gonia II de la commune urbaine de N’Zérékoré. Elle est limitée à l’Ouest par la grande route qui relie le quartier Nyèn et le grand marché de N’Zérékoré en passant par le Lycée Félix Roland Moumié et le Cinéma Diani, à l’Est par le Centre de santé de Gonia, au Sud par le marché de la forêt sacrée et au Nord par une route qui part de la route nationale N’Zérékoré-Conakry à partir de la Maison des Jeunes de la ville, passe devant le Centre de santé et aboutit à la route Nyèn-Grand marché, du côté ouest de la Mosquée, formant ainsi un carrefour.

Pour revenir à l’origine de la crise, tout est parti d’un incident entre Jeannette SAGNO et Souleymane SIDIBE dit « Solo ».

En effet, c’était l’heure de la grande prière du vendredi pour les Musulmans. Des fidèles Musulmans avaient occupé chaussées et trottoirs des deux routes limitrophes de la Mosquée. Sur la route du côté nord de la Mosquée, les fidèles Musulmans installés sur des nattes occupaient chaussées et trottoirs jusqu’à la devanture du Centre de santé.

En provenance du marché hebdomadaire de Kobela, l’une des Sous-préfecture de N’Zérékoré, Jeannette allait déposer au marché de la forêt sacrée des marchandises quand elle fut interpellée et bloquée par Souleymane SIDIBE à 200 m de la Mosquée. Une altercation éclate entre les deux : Souleymane a demandé à Jeannette de rebrousser chemin parce que les fidèles Musulmans étaient en train de prier en ce moment. Jeannette lui répliqua en disant : « J’ai l’habitude de passer par là pour déposer mes marchandises au marché, même les vendredis à pareille heure. Personne ne m’a jamais interdit d’emprunter cette ruelle au motif que cela dérange la prière. De grâce, laisse-moi passer, je ne veux pas avoir de problème avec quelqu’un, je suis pressée. »

Ce dernier refusa de lui céder le passage. Chaque fois que Jeannette tentait de contourner Souleymane, il lui barrait la route. C’est au bout de cette tentative de forcer le passage, que Jeannette fut jetée de force à terre par Souleymane SIDIBE.

En se relevant, la jeune dame se servit d’une de ses chaussures pour frapper Souleymane. Ce dernier répliqua aussitôt à l’aide d’une matraque. A l’instant même, d’autres fidèles musulmans accoururent et se jetèrent sur Jeannette. Elle fut davantage rouée de coups de matraque, de poings, de pieds et les deux pagnes qu’elle portait tombèrent la laissant ainsi à demi nue.

La jeune femme nous a confié ses cris de détresse en ces termes : «Quand je n’avais plus de force contre cette foule qui voulait en finir définitivement avec moi, un de leur parent nommé Moussa que je connaissais auparavant, intervint en me demandant dans ma langue maternelle (le Guerzé) ce qui se passait. Ce fut son tour de subir la colère de ses frères musulmans. Par peur d’être maltraité comme moi, il se sauva en me laissant contre son gré aux mains des assaillants. Dieu aidant, quelque temps après, un jeune militaire Soussou qui était de passage est venu m’extraire de cette foule pour m’amener à la Gendarmerie».

En outre, nous avons pris contact avec le jeune homme Souleymane SIDIBE. Ce dernier nous a laissé entendre qu’effectivement Jeannette voulait emprunter la ruelle située à 200 m de la Mosquée. A la question de savoir s’il a battu Jeannette, Souleymane nous a répondu en ces termes : « Quand j’ai dit à Jeannette de rebrousser chemin, elle refusa et enleva une de ses chaussures pour me frapper. J’ai reçu d’elle trois coups dont le troisième sur ma tête et sans aucune réaction de ma part».

Par ailleurs, selon les informations reçues auprès de la Police judiciaire, l’Imam de la Mosquée de la forêt sacrée a demandé en vain à Souleymane de laisser Jeannette continuer tranquillement son chemin.

L’affrontement proprement dit, il faut le rappeler, a éclaté le vendredi, 05 février 2010 juste avant la grande prière de 13h. En effet, aux environs de 12h, les autorités administrative, militaire, religieuse et coutumière craignant le pire suite aux rumeurs qui couraient depuis une semaine plus tôt que les Guerzé viendraient venger Jeannette et empêcher les musulmans de prier sur les chaussées et les trottoirs, ont pris le devant par un certain nombre de dispositions.

D’abord, elles ont fait un communiqué radiodiffusé la nuit du 04 et le matin du 05 février pour présenter leurs excuses à la victime, à sa famille et à sa communauté d’origine. Ensuite, il a été interdit de prier désormais sur les chaussées et les trottoirs… Enfin, les autorités militaire et administrative se sont rendues sur les lieux le même jour pour délimiter la zone de prière. Malheureusement et contre toute attente, le Préfet, le Maire et les forces de défense et de sécurité se sont heurtés à la résistance de jeunes musulmans qui, surexcités, tenaient à tout prix à prier sur les chaussées et les trottoirs. Au niveau de la Mosquée, cet affrontement entre les jeunes musulmans d’un côté et les autorités politiques et les forces de l’ordre de l’autre a dégénéré et s’est propagé dans certains quartiers de la ville, notamment dans les secteurs Manangboloï, Kpama II, Astaldi du quartier Nyèn en prenant un caractère ethnique et religieux avec des conséquences dramatiques. Selon les sources hospitalières, ces affrontements ont fait 73 blessés dont 11 cas graves et hospitalisés et 5 dépôts de corps à l’Hôpital régional de N’Zérékoré. A cela s’ajoutent des dégâts matériels importants.

Partant de cette narration des faits, l’équipe de MDT/N’Zérékoré a fait un certain nombre de constats : la violation de certains droits de l’homme, la responsabilité des autorités à tous les niveaux et le comportement de certains médias internationaux.

1- De la violation de certains droits de l’homme

Les droits humains dont nous constatons la violation sont notamment le droit à la liberté d’aller et de venir et le droit à l’intégrité physique de la personne et à la dignité humaine.

En effet, prier sur les voies publiques en empêchant ainsi les autres de passer est une violation grave de l’article 13 alinéa 1 de la déclaration universelle des droits de l’homme qui stipule : « Toute personne a le droit de circuler librement… » Un tel comportement viole également l’article 10 alinéa 3 de la loi fondamentale guinéenne qui dispose : «Tous les citoyens ont le droit de s’établir et de circuler sur le territoire de la République, d’y entrer et d’en sortir librement » Ainsi, en vertu de ces dispositions pertinentes, hors mis l’Etat et pour des causes d’utilité publique, nul n’a le droit d’empêcher l’autre de circuler librement surtout quand il s’agit des voies publiques.

La violation de ce droit de libre circulation a aussi pour corollaire la violation du droit aux soins médicaux et à la santé, droit prévu par l’article 25 alinéa 1 de la déclaration universelle des droits de l’homme. Ce même droit est également prévu à l’article 15 de la loi fondamentale guinéenne libellé en ces termes : «L’homme a droit à la santé et au bien-être physique…»

Evidemment, le centre de santé de Gonia, contigu à la mosquée de la forêt sacrée, est l’un des centres de santé les plus fréquentés par les malades et les femmes enceintes. Mais malheureusement, pendant la grande prière du vendredi, les musulmans qui occupent chaussées et trottoirs de la route qui passe devant le centre de santé empêchent tous ceux qui veulent recevoir des soins d’y parvenir.

Ensuite, le fait que Jeannette a été torturée, rouée de coups, blessée, traînée dans la boue jusqu’au dénouement total de ses pagnes la laissant presque nue constitue une violation flagrante et grave de la déclaration universelle des droits de l’homme. En effet, l’article 5 de cette déclaration stipule : « Nul ne sera soumis à la torture, ni à des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants » Le même droit est également consacré par l’article 6 alinéa 2 de la loi fondamentale guinéenne qui dispose : « Il (l’homme) a droit à la vie et à l’intégrité physique. Nul ne peut être l’objet de tortures, de peines ou de traitements cruels, inhumains ou dégradants. »

2- De la responsabilité des autorités

Nous saluons les efforts des autorités à tous les niveaux dans le règlement de cette crise dans les meilleurs délais. Mais par la même occasion, nous attirons l’attention de ces autorités sur un fait important : pour bâtir une société de paix, il ne s’agit pas seulement de gérer et régler les conflits et les crises, mais il faut surtout les prévenir. C’est là que nous incriminons les autorités administrative, religieuse et coutumière qui sont très avares en effort de prévention des conflits et des crises selon les témoignages de nombreux citoyens et les constats faits par MDT sur le terrain.

En effet, au vu et au su de tous, elles laissent le plus souvent prospérer des comportements et des pratiques qui sont sources potentielles de conflits et de crises. Les exemples ne manquent pas à N’Zérékoré.

La crise dont il s’agit ici était prévisible : la pratique qui consiste pour les musulmans à occuper les voies publiques pendant les grandes prières du vendredi ont souvent provoqué des mécontentements chez les non musulmans et l’attention des autorités compétentes a souvent été attirée en vain sur ce problème.

En décembre 2008, lors d’une rencontre extraordinaire qui a regroupé les responsables de la Commune, de la Préfecture, des ONG et Associations, les autorités religieuses et coutumières au tour de la crise relative à la construction d’une mosquée au sein de la gare routière de N’Zérékoré qui est un lieu public, les autorités politiques ont été interpellées sur cette question. Il est donc très regrettable de constater qu’elles n’ont rien fait pour éviter ce qui est arrivé.

Il y a encore d’autres sources de conflits qui persistent au mépris de tous : la construction des mosquées sur des places publiques (la mosquée qui était en construction au sein de la gare routière de N’Zérékoré, la mosquée de la forêt sacrée…), la transformation des édifices publics en lieu de prière musulmane (un des reposoirs des malades à l’Hôpital régional de N’Zérékoré, une partie du grand hangar de la gare routière de N’Zérékoré connaissent ce sort).

3- De l’attitude des médias internationaux

Enfin, nous saisissons cette occasion pour dénoncer l’attitude de certains médias internationaux qui, au lieu de jouer un rôle pacificateur, contribuent à générer ou à aggraver des tensions en Afrique. Dans le cas d’espèce, au moment où les Guinéens s’employaient à trouver une solution à cette crise de N’Zérékoré, il était vraiment regrettable d’entendre sur RFI et AFRICA 24 des déclarations mensongères et incendiaires dont celle-ci : « comme le Président Dadis est momentanément écarté du pouvoir, les Guerzé (son ethnie d’origine) sont décidés à en finir définitivement avec les Malinké. »

Nous en profitons pour demander à toutes les organisations de défense des droits de l’homme de se mobiliser pour mener des enquêtes afin que les responsabilités soient situées et que les auteurs des violences du 5 au 7 février 2010 qui ont provoqué des pertes en vie humaine soient jugés conformément à la loi.

Les Mêmes Droits pour Tous (MDT) est une organisation guinéenne de défense et de promotion des droits de l’homme fondée en avril 2004. Elle fournit aux citoyens, notamment les populations carcérales, une assistance judiciaire et juridique. Elle s’implique aussi dans la prévention et la gestion des conflits à travers la médiation, l’information, l'éducation et la communication.

Pour plus d’information, veuillez contacter Monsieur Aimé Raphaël HABA, Coordinateur régional de MDT/N’Zérékoré.

Contacts : (+224) 62-33-19-25 ou mdtzaly@yahoo.fr

NB.:Forêt sacrée : fut le nom d’un prestigieux hôtel de N’Zérékoré sous la première République. Aujourd’hui, cet hôtel, bien que non opérationnel, a donné son nom à tout le secteur et à titre indicatif. C’est ainsi qu’on entend dire : Marché de la forêt sacrée, Mosquée de la forêt sacrée, garage de la forêt sacrée, Centre de santé de la forêt sacrée, etc.

 
   

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