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COTE
D'IVOIRE:
ABIDJAN, le
10-03-2010.
Peut-on encore sauver ce pays ?
Notre énième crise a donc pris fin. Momentanément bien
sûr. On a eu la tête chevelue de Mambé, de quelques
ministres de l’opposition et on a gagné quatre mois de
plus. Tiens, c’est aujourd’hui ou hier que devrait avoir
lieu l’élection. Qui s’en souvient ? Vers la fin
de la crise, on avait parlé de fin avril. A la fin, Soro
a dit quatre mois. Et personne n’a bronché. C’est
vraiment un bon petit.
De quatre
mois en quatre mois, on finira bien par arriver à la
Saint Glinglin, la date la plus probable pour cette
élection. Que voulez-vous que l’opposition fasse ?
Gbagbo tape le tam-tam, et elle danse à son rythme. Un
jour c’est le gbégbé, un autre jour c’est le lékiné,
elle danse à tous ses rythmes. Que voulez-vous qu’elle
fasse, bon dieu ? Elle est restée dans le gouvernement,
puisqu’elle n’a pas la culture de l’opposition. Gbagbo a
bien dit qu’il n’a pas d’opposition. Qui peut dire le
contraire ? Sinon une vraie opposition reste dans
l’opposition pour mettre la pression sur le
gouvernement. Gbagbo a dit qu’il ne voulait pas de
certaines têtes dans son gouvernement. Elles ne seront
pas au gouvernement. Lui, il a mis au gouvernement qui
il veut, même ceux dont l’opposition ne veut pas. Il a
dit qu’il ne veut pas de candidat à l’élection au
gouvernement. Lui il est candidat et préside le
gouvernement. Tout baigne dans ce pays si formidable.
Après cela,
on va passer à une autre phase. La couleur est déjà
annoncée. On va procéder à la radiation de ceux dont les
noms ne sonnent pas patriotiquement bien. Et ceux-là,
qui se croyaient Ivoiriens ne le seront plus jamais,
sans pouvoir avoir la nationalité d’un autre pays qu’ils
ne connaissent pas. Il y a dix ans, c’est ce qui nous a
conduit au coup d’Etat, qui à son tour, nous a conduits
dans cette guerre dont on ne voit pas la fin. Mais tout
baigne. On sait tous qu’il va y avoir de la bagarre,
mais on regarde tous ailleurs. On le sait, le sang va
encore couler. Mais qui s’en préoccupe ? Peut-on encore
sauver ce pays ? Les religieux sont occupés à se remplir
les poches et les patriotes à traquer les étrangers.
Supposons
que dans six mois, dans un an, le rêve est permis, ou
dans cinq, dix ans, après avoir chassé le dernier
étranger de notre belle liste électorale, On ait enfin
cette élection. Dans quel genre de pays cette fameuse
élection aura-t-elle lieu ? La production et la qualité
de notre cacao baissent d’année en année. Parce que les
plantations ont vieilli, sont minées par toutes sortes
de maladies, et plus personne n’encadre les paysans. Ils
sont plusieurs millions à vivre de ce cacao. Qui s’en
préoccupe ? Que deviendront-ils quand il n’y aura plus
de cacao à cultiver ? Qui s’en préoccupe ? Vous avez dû
remarquer que plus personne ne parle encore du café dont
nous étions, il n’y a pas si longtemps, le troisième
producteur mondial. Qui s’en préoccupe ?
Au nord, la
filière du coton est sinistrée. Mais le nord, on le sait
déjà, est la partie inutile du pays. Maintenant nous
sommes dans l’obscurité. On a commencé à s’y faire. On
se fait à tout. Et évidemment, les choses vont aller en
empirant. Mais qui s’en préoccupe ? J’ai encore dans la
tête les images de Monrovia et de Bissau où il n’y avait
plus d’électricité du tout dans la capitale. Je revois
ces petites bougies allumées sur les trottoirs où chacun
essayait de vendre ce qu’il pouvait pour survivre,
j’entends le bruit assourdissant des groupes
électrogènes de ceux qui en possédaient. C’est à cela
que nous sommes en train d’arriver. Peut-on encore
sauver ce pays ? Que sera-t-il dans un an, deux ans,
cinq ans, dix ans ? Qui s’en préoccupe ?
Mon jeune
mécanicien m’a dit hier avec beaucoup de joie que sa
femme venait de lui donner un deuxième fils. Je n’ai pas
pu m’empêcher de penser « le pauvre gosse. » Dans quel
genre de pays vivra-t-il ? Dans quel genre d’école
ira-t-il ? Pour devenir quoi ? Vraiment pauvre gosse. Et
pauvre de nous, pauvres inconscients, qui avons hérité
d’un beau pays, un pays qui pouvait raisonnablement
espérer devenir un pays émergent et que nous enfonçons
dans l’obscurité et dans le sous-développement intégral,
avec délectation. Peut-on encore sauver ce pays. Qui
viendra investir dans un pays où il n’y a pas
d’électricité ? Nous ? Depuis quand avons-nous investi
dans autre chose que les maquis, les grosses maisons,
les grosses voitures et les jeunes filles ?
A quoi
occupons-nous notre temps, depuis que nous voyons notre
pays s’écrouler autour de nous ? A rien, sinon à faire
de la politique, à bavarder dans les agoras, à danser, à
boire dans les maquis. A part les mafias, qui viendra
investir dans un pays où il n’y a aucune autorité,
aucune loi, aucune morale, aucune éthique ? Qui ?
Pauvres de nous. Et nous sommes heureux de nos regarder
dans le miroir chaque matin. Aucune honte ne nous
étreint lorsque nous allons dans les pays voisins qui se
construisent sous nos yeux, pendant que nous détruisons
le nôtre. « Fiers Ivoiriens » dit notre hymne national.
Où est ta fierté, Ivoirien ? Finalement, Gbagbo a raison
de vouloir changer cet hymne dont nous nous sommes
montrés si peu dignes.
Venance Konan email :venancekonan@yahoo.fr , pour
guineemoderne.com
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