|
ZIMBABWE:
HARARE
, le 01-04-2010.
La loi
d'indigénisation sauvera-t-elle le Zimbabwe ?
Auteur : Mathieu Bédard et Hicham El Moussaoui
Sous couvert d’une mesure visant à enrayer les
inégalités laissées par la colonisation anglaise, Robert
Mugabe, président-dictateur depuis 1987, vient tout
juste de signer un décret d’application pour une loi «
d’indigénisation » qui plafonnerait la prise de
participation des étrangers : 51 % des actions des
entreprises d’un capital de moins d’un demi-million de
dollars
devront être laissées à des Zimbabwéens. Officiellement,
cette mesure viserait à corriger certaines inégalités
laissées par la colonisation. On pourrait presque croire
qu’il s’agit d’une noble cause ; la colonisation a sans
aucun doute créé des barrières injustes à l’accession à
la propriété, et enfermé certaines populations dans un
environnement institutionnel inefficace. La loi
atteindra-t-elle son objectif ?
Le Zimbabwe est un pays ravagé par les politiques
économiques malavisées. Qu’il s’agisse de ses taux
d’inflation à dix zéros encore récemment, de son passage
de statut de « grenier à blé de l’Afrique » à celui de
l’un des pays les plus touché par la crise alimentaire
de 2008, de la dégringolade de son taux
d’alphabétisation, le plus élevé de l’Afrique avant 1999
et un des plus bas au monde aujourd’hui, ou du recul de
son espérance de vie de 60 ans à 37 ans ces 15 dernières
années, il semble évident que le Zimbabwe a de sérieux
problèmes de gouvernance.
Aujourd'hui, le parallèle avec la réforme agraire de
Mugabe en 2000 est ici incontournable. Elle aussi était
censée réduire les inégalités et sortir les Zimbabwéens
de la pauvreté. Résultat : elle n'a fait que les
appauvrir davantage. Au prétexte de la réparation des
erreurs du colonialisme, la loi disposait les modalités
de redistribution des terres des fermiers blancs aux
Zimbabwéens avec la promesse de sortir de la pauvreté et
de réduire les inégalités. Quelques années plus tard,
cette loi s'est révélée un échec total : après avoir été
exportateur de produits agricoles, le Zimbabwe est
devenu un importateur net. Pourquoi ce fiasco ? Les
cultivateurs zimbabwéens n’étaient pas prêts
techniquement et financièrement à assurer le relai dans
cette mutation économique et, comble pour une loi qui
lutte contre les inégalités, les meilleures terres ont
été attribuées à la nomenklatura.
En observant la loi d'indigénisation, force est de
constater que Mugabe est en train de produire les mêmes
erreurs.
En effet, cette loi qui prétend vouloir réduire les
inégalités en réservant aux Zimbabwéens la majorité dans
la propriété des entreprises ne se pose pas la question
de savoir si le secteur privé zimbabwéen est prêt pour
relever le défi. Malheureusement, le manque de
compétences, la prépondérance de l'analphabétisme, la
dislocation du secteur bancaire ne nous permettent pas
d'être optimistes. Surtout, le climat des affaires est
toujours très mauvais au Zimbabwe. Même si le problème
de l’inflation à plusieurs centaines de milliards de
pourcents a été partiellement réglé en 2009 par
l’adoption du dollar américain, la 159° place au rapport
Doing Business de la Banque mondiale témoigne toujours
d’un climat des affaires médiocre. Idem pour le Global
Competitiveness Report qui classe le Zimbabwe à l’avant
dernier rang d’une liste de 134 pays. Les droits de
propriété privée y sont tous les jours menacés ; au-delà
des très médiatisées expropriations de fermiers blancs,
l’Indice international des droits de propriété relègue
le Zimbabwe au 121ième rang sur 125 pays. Malgré les 80
% de chômage, il est difficile et coûteux d’y embaucher.
On peut pourtant saluer les réformes monétaires et
réglementaires de 2008, menées par la cohabitation au
pouvoir du principal opposant à Mugabe, Morgan
Tsvangirai, pour avoir poussé la croissance économique à
4,9 % alors que le PIB avait chuté de près de 40 % en 10
ans. Le retour des capitaux étrangers, mus par l’espoir
d’un changement dans les politiques économiques, avait
rendu cette croissance possible. La loi d’indigénisation
menace cette reprise.
C’est que le transfert de 51 % du capital entre les
mains de Zimbabwéens voulu par cette loi signifie pour
les étrangers ni plus ni moins renoncer à avoir le
dernier mot sur la gouvernance de son entreprise.
Forcées de laisser d’autres personnes piloter les
entreprises dans lesquelles ils investissent, les
investisseurs étrangers sont incités à ne plus
s’intéresser au Zimbabwe.
Par ailleurs, l’État sera propriétaire à travers le
Fonds d’indigénisation du Zimbabwe, au moins
temporairement, de plusieurs grandes entreprises.
Beaucoup d’observateurs se posent même des questions sur
la façon dont le Fonds d’indigénisation du Zimbabwe
financera ces acquisitions alors que les coffres sont
vides et que son existence même dissuade l’afflux de
capitaux étrangers. Cette nationalisation intervient
alors que le Zimbabwe reçoit l’un des pires scores
africains de l’Indice de perception de la corruption de
Transparency International. Mugabe et les autorités
zimbabwéennes sont vivement critiqués pour leur gestion
d’entreprises publiques, notamment celles de l’eau et de
l’électricité. Au-delà des accusations de malversation,
une gestion de l’offre catastrophique et un
sous-investissement chronique font que les robinets de
Harare n’ont plus d’eau de 5 heures du matin à 22
heures. Est-il sage de confier le contrôle sur toute une
partie de l’industrie à ces mêmes autorités en proie à
l’échec et à la corruption ?
Par conséquent, cette loi, comme celle de la réforme
agraire, fera fuir les investisseurs étrangers et
poussera les acteurs privés à ne s'intéresser qu'aux
petites affaires, comme les agriculteurs laissaient la
plupart des terres redistribuées en friche et
cultivaient leurs potagers, faute de moyens. Au final,
qui profitera de cette loi ? Toujours les membres de la
nomenklatura qui vont pouvoir consolider leurs fortunes
personnelles au détriment du reste du peuple. Encore une
fois, les inégalités n'en seront que davantage creusées.
Il est difficile d’imaginer que le Zimbabwe de Mugabe se
sortira du marasme économique et humanitaire.
Mathieu Bédard et Hicham El Moussaoui sont analystes
sur
<http://www.UnMondeLibre.org> www.UnMondeLibre.org.
Publié en collaboration avec UnMondeLibre.org
|